Vous venez de faire votre première compétition. Vous avez fait vos combats, gagné ou perdu, et vous êtes rentré avec cette sensation particulière qui donne envie de recommencer tout de suite. Quelques semaines passent, l’envie ne retombe pas, et une idée finit par tourner dans votre tête : pour aller plus loin, il faudrait sans doute un club plus gros, plus tourné vers la compétition.
Avant de faire vos cartons, trois questions.
Pourquoi avez-vous aimé cette compétition ?
Personne ne se la pose, et c’est dommage, parce qu’une première compétition peut très bien tourner au cauchemar. Personne pour vous échauffer, et un coach qui découvre vos résultats la semaine suivante. Ça existe, et c’est plus répandu qu’on ne croit.
Si vous êtes rentré avec l’envie d’y retourner, c’est que quelqu’un a fait ce travail. Quelqu’un vous a inscrit, vous a préparé, s’est déplacé pour vous. On s’aperçoit de ce que vaut ce travail le jour où on ne l’a plus.
Qu’est-ce qui vous dit que vous gagnerez plus ailleurs ?
En compétition, vous maîtrisez certaines choses et pas d’autres. Votre cardio et votre plan de combat, oui. Le tirage au sort et le gabarit de celui qui tombe en face, non.
Votre club n’agit ni sur les unes ni sur les autres. Il agit sur votre préparation, et rien d’autre. Changer de club ne fait gagner aucun combat. Changer de préparation, oui, et vous pouvez le faire là où vous êtes.
Le changement a même un coût que peu de gens anticipent : il ralentit souvent la progression dans les grades. Un professeur grade les pratiquants dont il a suivi le travail. En arrivant ailleurs vous repartez de zéro sur ce point, et le nouveau devra vous voir vous entraîner plusieurs mois avant de se prononcer. Rien de malveillant là-dedans : personne ne grade quelqu’un qu’il ne connaît pas encore.
Or le grade change votre compétition. Combattre en bleue et combattre en violette ne procurent pas les mêmes sensations, parce que l’opposition et le rythme n’ont rien à voir. Rester bleue un an de plus parce que personne ne vous connaît encore, c’est un an de moins passé à affronter ce qui vous ferait progresser.
Combien de compétitions faut-il pour juger son club ?
Une compétition, ce sont deux ou trois combats dans le meilleur des cas. La plupart se disputent à élimination directe, et une première participation s’arrête le plus souvent sur une défaite au premier tour. Un combat, donc. C’est peu pour en tirer des conclusions sur son club.
Sur un échantillon pareil, vous ne savez pas encore ce qui vous a manqué. Le cardio, peut-être. Ou le stress, qu’on confond facilement avec un manque de cardio la première fois. Une lacune technique, sans doute, mais laquelle exactement, et vue sur combien de combats ?
Un ou deux combats ne suffisent pas à conclure que votre club vous limite. Faites-en trois de plus, puis cinq. Regardez ce qui revient à chaque fois. Voyez si vous arrivez à performer localement avant de viser plus haut. À ce moment-là vous aurez de quoi juger, et surtout vous saurez quoi demander à votre coach. C’est souvent là que se trouve la vraie réponse.
Ce moment n’arrive pas par hasard
L’envie de changer de club tombe rarement n’importe quand. Elle arrive souvent dans les mois qui suivent la ceinture bleue, au moment précis où la progression cesse d’être visible. Les techniques nouvelles n’arrivent plus au même rythme et les combats commencent à se ressembler.
Ce passage a un nom, le blue belt blues, et il pousse à chercher une explication extérieure. Le club, le niveau des partenaires. Parfois le problème est réel. Souvent, il vient de cette période et pas du club.
Ces trois questions ne disent pas qu’il ne faut jamais partir. Elles disent qu’on tranche souvent trop tôt, sur trop peu. Ce qui suit répond à la question d’après : qu’est-ce qui fait progresser en compétition, et qu’est-ce qui n’y change rien.
Ce que la compétition demande
Quatre choses font la différence un dimanche de compétition.
Du cardio spécifique, qui n’a rien à voir avec celui d’un cours classique. En compétition vous enchaînez des combats de trois à six minutes à intensité maximale, plusieurs fois dans la journée, avec des pauses trop courtes pour récupérer.
Un plan de combat resserré sur quelques techniques. Les compétiteurs qui gagnent n’en ont pas plus que les autres, ils en ont moins, mais ils savent les placer depuis n’importe quelle position.
La gestion du stress, qui ne se travaille qu’en s’exposant.
Et du volume de combats réels, c’est-à-dire des compétitions.
Aucun de ces quatre points ne dépend du nombre de partenaires disponibles à l’entraînement.
Le mythe du gros effectif
L’argument qui revient le plus souvent est celui du volume : un club plus gros, c’est plus de partenaires, donc plus de progression. L’intuition est solide. Les parcours des champions la contredisent plus souvent qu’on ne l’imagine.
Rafael Lovato Jr. a été champion du monde IBJJF en 2007. Interrogé en 2013 sur sa préparation, il expliquait faire 97 % de son entraînement avec ses propres élèves à Oklahoma City, c’est-à-dire avec des pratiquants qui ne pouvaient pas lui offrir l’opposition de ceintures noires d’élite. Il compensait par la préparation physique et par la rotation de ses partenaires.
Braulio Estima est un cas encore plus net, si on regarde la bonne période de sa carrière. Il apprend le JJB à Recife, dans une petite académie appelée Free Style. Son premier professeur, Charles dos Anjos, est ceinture marron quand il lui remet sa ceinture bleue. Quand dos Anjos part aux États-Unis, c’est Zé Radiola qui reprend les cours et le forme jusqu’à la marron. Zé Radiola était lui-même ceinture violette à ses débuts d’enseignant.
En 2003, toujours ceinture marron et toujours formé dans cette structure, Estima gagne le Pan en soumettant sept adversaires pour un temps de combat cumulé de cinq minutes et vingt-quatre secondes.
Là où l’argument s’arrête
Cet argument a une limite, et la suite du parcours d’Estima la montre bien.
Fin 2003 il part pour Londres, Mauricio Gomes en fait le partenaire d’entraînement de son fils Roger Gracie, et c’est là qu’il passe du très bon au niveau mondial. Ceinture noire en janvier 2004, champion du monde la même année.
Le niveau et la variété des partenaires comptent donc. Mais ils comptent au sommet, quand tout le reste est déjà en place. Pas au moment où l’on vient de décrocher sa ceinture bleue avec une compétition au compteur.
La petite structure a par ailleurs une limite documentée : on y croise moins de morphologies et moins de styles différents. Si vous avez un gabarit inhabituel, ou un jeu que personne ne pratique autour de vous, vous vous préparez face à un échantillon trop réduit. Le problème est réel, mais il se règle en allant s’entraîner ailleurs de temps en temps, sans quitter son club.
Se préparer ne veut pas dire souffrir
Une image tenace colle à la préparation : le stage commando, et le coach qui hurle pour faire sortir une répétition de plus. Beaucoup en concluent qu’un club plus dur les fera progresser plus vite.
Ce que réclame une préparation, c’est de la discipline. Et plus précisément de l’auto-discipline, celle qui vous fait venir à l’entraînement un soir de pluie, reprendre le même passage pour la centième fois parce que vous savez qu’il n’est pas au point, ou lever le pied sur un randori quand l’épaule tire.
Aucun coach ne fournit ça à votre place. Un coach qui crie obtient de l’obéissance pendant une heure. Ce qui tient sur huit semaines de préparation vient de vous.
Reste un cas où le club plus dur fonctionne : celui du pratiquant qui sait qu’il ne se poussera pas tout seul. Un cadre exigeant compense alors ce qui manque, et c’est une raison légitime d’aller voir ailleurs.
Mais autant le savoir : cette motivation-là est empruntée au cadre. Elle s’arrête le jour où vous en sortez, alors que l’auto-discipline vous suit partout, y compris les semaines où vous vous entraînez seul.
Faut-il un cours dédié à la compétition ?
La même logique produit une autre demande : celle d’un créneau réservé aux compétiteurs.
Un créneau pareil a du sens quand un groupe le nourrit : il faut des pratiquants qui font des compétitions, à des dates proches, et qui acceptent l’intensité qui va avec. Sans ça, c’est un cours ordinaire avec une étiquette dessus.
Ce qu’un cours compétition apporte, du randori à haute intensité et du travail de plan de combat, se demande à son coach dans n’importe quel créneau. La différence ne se joue pas sur l’intitulé du cours, mais sur ce que vous y faites et sur le nombre de compétitions que vous enchaînez derrière.
Ce qu’un petit effectif permet
Un petit effectif permet une chose qu’un gros club offre difficilement : votre coach vous connaît individuellement.
Il sait ce que vous préparez, il connaît vos deux passages préférés et le renversement que vous ratez depuis six mois. Quand vous lui annoncez une compétition dans huit semaines, il peut construire quelque chose pour vous, pas un programme générique pour trente personnes.
Ça se joue sur des détails qui décident d’un combat. Personne d’autre que lui ne sait que vous partez systématiquement trop tôt sur votre passage préféré, ou que votre cardio lâche au troisième combat et pas au premier. Ces corrections-là ne s’écrivent dans aucun programme : elles se disent à voix basse au bord du tatami, entre deux combats.
Dans une salle de cent pratiquants, vous êtes un visage parmi d’autres, et le suivi individuel passe par des cours particuliers, qui se paient.
Les leviers, concrètement
Ce qui suit change les résultats, et ne demande de changer ni de club ni de licence.
Du drilling ciblé sur deux ou trois enchaînements, toujours les mêmes, jusqu’à ce qu’ils partent sans réfléchir. Des randoris à thème, avec une contrainte imposée : partir du dessous, ou ne gagner que par étranglement. Des randoris où vous vous imposez un handicap face à un partenaire moins avancé : vous travaillez vos points faibles, il travaille contre une vraie opposition.
Des compétitions traitées comme de l’entraînement, et non comme des examens. C’est le levier le plus négligé et le plus efficace : personne ne devient bon en compétition en en faisant une par an.
Des open mats et des stages à l’extérieur, enfin. Le cross-training ponctuel règle précisément le problème des morphologies et des styles, sans rien coûter à personne. Dean Lister, ceinture noire et figure du NoGi américain, défend cette pratique : selon lui la loyauté se mérite des deux côtés et ne s’impose pas. Un professeur qui vous reproche d’aller voir ailleurs de temps en temps a un problème, mais c’est un autre sujet.
Quand changer de club a du sens
Il arrive que ce soit la bonne décision, et prétendre le contraire serait malhonnête.
Un déménagement. Un objectif que votre club ne peut pas servir : Nicholas Meregali a rejoint New Wave pour construire un jeu NoGi, avec des partenaires choisis exprès pour ça. Une ambiance devenue mauvaise. Un enseignement auquel vous ne croyez plus.
Toutes ces raisons se tiennent, et toutes ont un point commun : on peut les énoncer en une phrase claire. « Je veux faire plus de compétition » n’en fait pas partie tant que vous n’avez pas fait toutes les compétitions auxquelles votre club vous propose déjà de vous inscrire.
Et partir ne signifie pas que le club d’avant était mauvais. C’est sans doute ce qu’il faut retenir, qu’on soit celui qui part ou celui qui voit partir.
Sources
- Stephan Kesting, Rafael Lovato Jr. on Training and Competing in BJJ, The Strenuous Life Podcast n° 17, 1er août 2013.
- Braulio Estima, BJJ Heroes.
- Victor Estima : « When I first started training, my instructor master Zé Radiola was just a purple belt », BJJEE, 23 septembre 2014.
- Should You Be Training BJJ With a Small or a Big Team?, BJJEE, 26 avril 2020.
- Dean Lister on People Simultaneously Training at Different BJJ Academies, BJJEE, 19 mars 2024.
- Joe Gilpin, How Nicholas Meregali Found New Tricks And Reinvented Himself At New Wave, FloGrappling, 17 mai 2023.
- Valerie Worthington, How To Switch BJJ Schools And Not Be A Creonte, Breaking Muscle, mis à jour le 21 octobre 2021.
Écrit par
