Garde De La Riva : l’invention qui a réinventé le jeu de garde

Deux pratiquants de jiu-jitsu brésilien s'affrontent sur tatami

La garde De La Riva est née chez Carlson Gracie dans les années 1980. De la finale contre Royler Gracie au berimbolo moderne, l’histoire de la garde ouverte qui a tout changé.

Rio de Janeiro, début des années 80. Un pratiquant plus petit que ses partenaires galère à tenir sa garde face aux gros passeurs de l’académie Carlson Gracie. Plutôt que de subir, il bricole une position bizarre, instable, où il accroche la jambe adverse par l’extérieur. Quarante ans plus tard, cette position porte son nom et on l’enseigne sur tous les tatamis de la planète. C’est la garde De La Riva.


Rio, années 80 : la garde d’un petit gabarit chez Carlson Gracie

Pour comprendre pourquoi la garde De La Riva existe, il faut se replacer dans l’ambiance des grandes académies de Rio au début des années 80. Chez Carlson Gracie, on s’entraîne dur et on se prépare pour les championnats brésiliens. La salle est réputée pour produire certains des meilleurs passeurs de garde de l’époque. Quand tu joues de la garde là-dedans et que tu es plus léger que ton partenaire, la garde fermée classique montre vite ses limites : l’autre appuie, écrase, et finit par passer.

Ricardo De La Riva fait partie de ces gabarits modestes. Au lieu de s’acharner sur un jeu qui ne lui rend pas service, il cherche autre chose. Il reste en garde ouverte, laisse l’adversaire avancer, mais vient passer une de ses jambes entre les jambes du passeur pour accrocher l’extérieur de la cuisse, par-derrière. L’autre jambe contrôle la hanche. Les mains tiennent la cheville et la manche ou le col. Résultat : il n’est plus face à l’adversaire mais en angle, perpendiculaire, et le passeur ne peut plus simplement avancer en force.

La position n’est même pas complètement nouvelle. Une accroche très proche existait déjà en judo, attribuée à Oda Tsunetane à la fin des années 70. Ce que fait De La Riva, c’est l’adapter au JJB, la travailler au quotidien et en faire une vraie base de jeu plutôt qu’un coup isolé. À l’académie, au début, on la trouve surtout déstabilisante au sens propre : on la surnomme la guarda pudim, la garde pudding, parce que l’adversaire qui se fait accrocher a l’impression de marcher sur quelque chose qui se dérobe.

Tout le monde dans la salle commence à se faire piéger. Et quand une position fait tomber les meilleurs passeurs d’une académie comme celle-là, elle ne reste pas longtemps un secret.


Une garde, pas une soumission

C’est sans doute le point le plus important à comprendre sur la garde De La Riva : c’est une garde, une position de contrôle depuis le bas. Pas une finition, pas une clé. Elle ne soumet personne toute seule.

Avant elle, presque toutes les techniques de JJB qui portaient le nom d’un pratiquant étaient des soumissions. Le triangle, l’armbar, les étranglements. Qu’une simple position de garde, depuis le bas, reçoive le nom de celui qui l’a mise au point, c’était nouveau. Et ça en dit long sur l’impact qu’elle a eu. Jouer de la garde, c’est censé être la situation défavorable, celle où on subit. De La Riva en a fait une position offensive.

Ce qui la distingue des gardes de l’époque, c’est l’orientation du crochet vers l’extérieur. La garde fermée contrôle par verrouillage autour de la taille. La garde papillon contrôle par crochets internes. La garde De La Riva, elle, contrôle une seule jambe depuis l’extérieur, ce qui ouvre des angles de renversement et des passages dans le dos que les gardes symétriques n’offrent pas. Au regard des points IBJJF, être en garde De La Riva ne rapporte rien en soi : c’est une position de travail. Ce sont les renversements (deux points) et les prises de dos (quatre points) qu’on cherche depuis là.


Le match qui a fixé le nom : De La Riva contre Royler Gracie

Une technique a beau marcher à l’entraînement, c’est en compétition qu’elle se fait un nom. Pour la garde De La Riva, le moment charnière se situe autour de 1986, lors de la Copa Cantão.

En finale des poids plume, Ricardo De La Riva affronte Royler Gracie. À ce moment-là, Royler est invaincu en ceinture noire : un nom du clan Gracie, un favori logique. De La Riva sort sa garde ouverte, accroche, déséquilibre, et tient la distance. Il l’emporte sur décision arbitrale. Battre un Gracie invaincu avec une position que personne ne connaît vraiment, ça ne passe pas inaperçu.

C’est à partir de là que la presse spécialisée brésilienne se met à parler de la « garde De La Riva ». Le surnom de garde pudding disparaît, le nom propre s’installe. La technique existait déjà depuis quelques années dans la salle ; ce soir-là, elle gagne son état civil.


Encart : Ricardo De La Riva

Ricardo De La Riva s’est formé à l’académie Carlson Gracie, l’une des écoles les plus compétitives de Rio dans les années 70 et 80. Il y construit sa réputation de garde-joueur redoutable, dans une salle qui valorisait surtout l’agressivité et le passage de garde.

Sa garde n’a rien d’une position d’attente. C’est un jeu actif, fait pour créer des occasions de renverser et de prendre le dos. Au début des années 90, De La Riva ouvre sa propre académie à Rio, qui forme à son tour une génération de compétiteurs. Il enseigne toujours aujourd’hui, et son nom est devenu un terme technique que prononcent chaque jour des pratiquants qui n’ont jamais entendu son histoire.


La mère de la garde moderne

Si la garde De La Riva compte autant dans l’histoire du JJB, c’est surtout pour ce qu’elle a déclenché. On la décrit souvent comme la mère de la garde moderne, et ce n’est pas une exagération.

Le principe qu’elle introduit est simple : contrôler une jambe adverse depuis l’extérieur, en angle, ouvre des lignes d’attaque que les passeurs ne savent pas défendre. Une fois cette idée posée, elle devient un point de départ. La garde araignée, la garde lasso, la De La Riva inversée (reverse DLR) qui change l’orientation du crochet pour viser l’autre jambe : toutes ces positions dialoguent entre elles, on passe de l’une à l’autre, on les combine.

Le berimbolo est l’exemple le plus parlant. C’est un enchaînement qui part de la garde De La Riva : depuis le crochet, on pivote sous l’adversaire, on passe en dessous avec une rotation inversée, et on ressort dans son dos. Les frères Guilherme et Rafael Mendes en ont fait une arme redoutable et l’ont popularisé sur la scène internationale au tournant des années 2010. Mais la liste des compétiteurs qui ont bâti un jeu autour des principes De La Riva est longue : Cobrinha, Caio Terra, les frères Miyao, Gianni Grippo, et bien d’autres. Ils ne sont pas tous des élèves directs de Ricardo De La Riva, mais ils travaillent la grammaire technique qu’il a inaugurée.


La garde De La Riva aujourd’hui : mécanique et entrées

La position de base repose sur trois points de contrôle : le crochet De La Riva (la jambe qui passe entre les jambes du passeur et accroche l’extérieur de sa cuisse par-derrière), un grip sur la cheville de la jambe crochetée, et un grip de manche ou de col pour tenir le haut du corps et empêcher l’adversaire de libérer ses bras.

Plusieurs variantes existent. La De La Riva profonde enfonce le crochet pour coller l’adversaire au sol. La reverse De La Riva passe le crochet sous la jambe adverse par l’intérieur, ce qui ouvre d’autres angles, notamment vers les attaques de jambes. La version avec grip de col ajoute une prise haute pour tirer l’adversaire vers l’avant et le déséquilibrer.

Côté renversements, le classique fait basculer le passeur vers l’avant en se servant du crochet et du grip cheville comme levier. Le berimbolo, depuis la De La Riva profonde, plonge sous l’adversaire pour ressortir dans son dos : la prise de dos qui en découle vaut quatre points en IBJJF et débouche sur une position dominante. Les entrées en soumission passent souvent par ce dos, mais aussi par l’omoplata ou par les attaques de jambes depuis la reverse De La Riva.

Pour le passeur, trois réponses reviennent. Le long step consiste à sortir la jambe crochetée en l’envoyant très loin sur le côté, par l’amplitude plutôt que par la force. Le leg drag tire la jambe crochetée au sol pour venir écraser la garde. Le knee cut adapté peut fonctionner si le grip cheville n’est pas encore en place. Le maître mot reste le timing : laisser le crochet s’installer avec un grip cheville fermé, c’est offrir à l’adversaire tout le temps qu’il lui faut pour enclencher ses renversements.


La technique en vidéo

Une présentation de la garde De La Riva et de ses principes de base :


Sources


Articles connexes

Avatar de Alexandre

Écrit par

Groupe d'étudiants en JJB

Venir travailler la garde De La Riva à Ceyrat

La garde De La Riva est née dans l’académie de Carlson Gracie. Ce n’est pas un détail anodin pour nous : à la Musō Jiu-Jitsu Académie, on s’entraîne dans cette même lignée, de Carlson Gracie à Murilo Bustamante, puis Betinho Correia, Olivier Millier, et Alexandre Revire qui enseigne au club. Le crochet externe, les renversements, les entrées dans le dos : c’est du vocabulaire qui circule dans cette école depuis quarante ans, et on prend plaisir à le transmettre.

Cours d’essai 100% gratuit • Sans engagement • Débutants bienvenus