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Imagine la scène. Deux combattants debout, face à face, et tu attends l’échange classique : une saisie, une projection, un passage de garde. Sauf que l’un des deux fait exactement l’inverse de ce que l’instinct commande. Au lieu d’avancer, il se laisse tomber au sol et roule, tête la première, droit sous les jambes de l’autre. Une seconde plus tard il a disparu du champ de vision, ressurgi entre les chevilles d’en face, et la jambe adverse est déjà piégée. C’est l’Imanari Roll.
Ce mouvement porte le nom d’un Japonais d’1,64 m qui a passé sa carrière à faire taper des adversaires deux fois plus lourds que lui. Voici son histoire.
Le Japon, laboratoire des clés de jambe
Pour comprendre l’Imanari Roll, il faut remonter au début des années 2000, au Japon. À cette époque, le JJB sportif occidental traverse une drôle de période : les clés de jambe y ont une réputation déplorable. On les voit comme des coups bas, un truc de tricheur qu’on ne travaille pas sérieusement. Dans beaucoup d’académies, attaquer les jambes est presque un manque de respect.
Au Japon, personne n’a reçu le mémo. Sur les circuits de MMA et de grappling comme le DEEP, le Pancrase, le Shooto ou le ZST, attaquer les jambes est non seulement accepté, mais cultivé. Les combattants japonais explorent les entrées, les contrôles, les finitions sur les chevilles et les genoux pendant que le reste de la planète regarde ailleurs. C’est dans ce laboratoire, loin des dogmes du JJB classique, que va naître la signature d’un combattant en particulier.
Masakazu Imanari, le yōkai des clés de jambe
Masakazu Imanari naît le 10 février 1976 à Hadano, dans la préfecture de Kanagawa. Petit gabarit (1,64 m, 61 kg), il compense par sa spécialité : les soumissions de jambe, à un niveau qui lui vaut deux surnoms. On l’appelle « Ashikan Judan », soit « le dixième dan des clés de jambe », et « The Leglock Yōkai », du nom de ces créatures du folklore japonais. Tout un programme.
Ceinture noire de JJB reçue de Marco Barbosa, Imanari construit un palmarès impressionnant en MMA : une quarantaine de victoires, dont près de 30 par soumission. Il passe par à peu près toutes les grandes organisations japonaises et internationales : DEEP (où il est sacré champion à plusieurs reprises), Pancrase, ZST, PRIDE, Cage Rage, DREAM, puis plus tard ONE Championship. Sa carrière s’étale sur plus de vingt ans, et son arme reste la même du début à la fin : tes jambes ne sont pas en sécurité.
Pourquoi « Imanari Roll » ?
Imanari n’a pas inventé ce mouvement depuis le néant, et il n’a pas déposé de brevet. Ce qui s’est passé est plus simple et plus parlant : il a tellement utilisé cette entrée, avec un tel succès et une telle constance, que la communauté du grappling a fini par associer le mouvement à son nom. Quand un geste devient la marque de fabrique d’un combattant au point qu’on ne peut plus penser à l’un sans l’autre, le nom se colle tout seul.
C’est exactement le même mécanisme que pour la Kimura : une technique baptisée d’après celui qui l’a rendue célèbre, pas forcément d’après son inventeur. L’Imanari Roll, c’est l’entrée en clé de jambe d’Imanari, point. La langue du tatami a tranché.
L’Imanari Roll aujourd’hui : mécanique et entrées
Comment ça marche
L’idée prend l’instinct à rebours : pour attaquer la jambe de l’adversaire, on commence par lui tourner le dos et se jeter au sol. C’est un hybride entre roulade avant et roulade arrière, proche d’un Granby roll, mais orienté pour passer sous le corps de l’adversaire.
L’attaquant chute en se groupant, roule, et au bout de la rotation se retrouve allongé, les jambes enroulées autour d’une jambe adverse. Cette position de contrôle des jambes s’appelle l’ashi garami. De là, plusieurs portes s’ouvrent : la single-leg X (la garde X simple), le 50/50, ou le fameux « honeyhole » (l’inside sankaku, ce triangle de jambes qui verrouille le membre piégé). Une fois la position installée, la finition tombe : clé de cheville droite (straight ankle lock) ou clé de talon (heel hook), la version la plus redoutée parce qu’elle attaque le genou par torsion.
Le grand intérêt de la roulade, c’est la vitesse et la surprise. Bien exécutée, elle ne laisse pas le temps de réagir.
La défense
La première défense est aussi la plus brutale : ne pas se laisser embarquer. Dès que l’adversaire amorce sa chute pour rouler, le réflexe est de sprawler, c’est-à-dire de projeter les hanches en arrière et de retirer la jambe visée avant qu’elle ne soit capturée. Plus de jambe, plus de roulade.
Si l’entrée est réussie, il faut gérer le contrôle des jambes : se redresser, dégager le talon de la zone de finition, neutraliser le contrôle avant que la clé ne s’arme. Tout se joue sur quelques fractions de seconde, ce qui explique pourquoi cette technique demande un travail spécifique pour être défendue sereinement.
Variations modernes
L’Imanari Roll n’a pas pris une ride. On la retrouve dans le grappling NoGi de haut niveau, où elle sert d’entrée explosive depuis le standup ou même depuis une position assise. Les compétiteurs modernes l’enchaînent avec tout l’arsenal des clés de jambe d’aujourd’hui, bien plus raffiné qu’à l’époque d’Imanari. La roulade reste la porte d’entrée ; ce qu’il y a derrière la porte n’a fait que s’enrichir.
D’Imanari à la révolution des clés de jambe
Pour beaucoup de fans de MMA, le visage de l’Imanari Roll n’est pas japonais : c’est l’Américain Ryan Hall. Ceinture noire de JJB et obsédé des clés de jambe, Hall a construit toute sa carrière UFC sur cette roulade. Il s’en est servi pour remporter la saison 22 de The Ultimate Fighter et décrocher son contrat, en roulant droit vers une position 50/50 pour finir en clé de talon extérieure. Sa version a même une astuce réglementaire : en sur-tournant pour atteindre le 50/50, il contourne l’interdiction du « reaping », ce balayage du genou jugé trop dangereux. À l’UFC, sa menace de jambe est devenue un tel épouvantail que certains adversaires refusaient carrément de le suivre au sol.
Mais réduire l’Imanari Roll à un highlight UFC, ce serait passer à côté de l’essentiel. Bien avant que l’Occident ne (re)découvre les clés de jambe, Imanari et les grapplers japonais avaient déjà prouvé qu’on pouvait construire un jeu entier autour des jambes et gagner avec. Imanari appartenait à la Team Roken avant de cofonder, en 2008, le Nippon Top Team avec Shinya Aoki, autre maître japonais de la soumission. Cette scène japonaise était une démonstration vivante du potentiel des clés de jambe, à une époque où le reste du monde les boudait. Quand le grappling occidental s’y est mis pour de bon, il a redécouvert un terrain que les Japonais labouraient déjà depuis longtemps.
Clé de talon et sécurité : à manier avec prudence
Impossible de parler de l’Imanari Roll sans un mot sur le danger réel de sa finition phare. La clé de talon n’est pas une soumission comme les autres. Là où une clé de bras prévient par une douleur croissante, le heel hook attaque le genou par torsion et peut endommager les ligaments avant même que la douleur ne serve d’alarme. Quand ça lâche, c’est souvent trop tard.
C’est pour cette raison que la réglementation a longtemps été stricte. L’IBJJF, la principale fédération de JJB sportif, n’a autorisé les clés de talon que depuis le 1er janvier 2021, et uniquement en NoGi, pour les ceintures marron et noire adultes. Les ceintures inférieures, les divisions en kimono et les catégories jeunes restent exclues. Ce n’est pas de la frilosité : c’est la reconnaissance qu’une technique aussi efficace exige un contrôle et une maturité technique réels.
À l’académie, on aborde ces positions de manière progressive et encadrée, avec des partenaires qui savent taper tôt et des coachs qui veillent. La roulade, on peut la travailler très tôt comme mouvement athlétique ; la finition au talon, elle, vient quand le pratiquant a les bases pour la subir et l’appliquer en sécurité.
La technique en vidéo
Une roulade se comprend mieux en mouvement qu’en mots. En voici une démonstration complète, du standup à la finition.
Sources
- Masakazu Imanari — Wikipédia (EN)
- Imanari Roll Breakdown — BJJ World
- Imanari Roll : histoire et techniques (Ryan Hall, 50/50) — Attack The Back
- Implications of the IBJJF legalising heel hooks and reaping — Grapplearts
- The New IBJJF Rules For Heel Hooks And Leg Reaping In 2021 — FloGrappling
- Profil officiel Masakazu Imanari — ONE Championship
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