Quand un judoka débarque sur un tatami JJB, c’est en général lui qui prend ses premières leçons au sol. En 1988, dans la salle de Carlson Gracie à Copacabana, c’est l’inverse qui s’est produit. Un judoka olympique brésilien est venu se préparer pour les Jeux. Il a soumis des ceintures noires avec une technique qu’aucune d’entre elles ne connaissait, puis il est reparti. La technique, elle, est restée. On l’appelle aujourd’hui l’Ezekiel, du prénom de ce judoka : Ezequiel Paraguassú.
L’académie Carlson Gracie à Copacabana, années 80
Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut visualiser l’endroit. L’académie de Carlson Gracie à Copacabana, c’est l’une des salles les plus dures du Brésil dans les années 80. Carlson est le neveu de Hélio Gracie, celui-là même que Kimura a battu en 1951. Il a hérité d’une vision tranchée du JJB : on teste tout sur le tatami, et les égos s’arrangent tout seuls.
La salle forme à l’époque une génération entière. Murilo Bustamante y est ceinture noire. Ricardo De La Riva y invente sa garde depuis la même période. L’ambiance ressemble à un laboratoire permanent où chaque pratiquant qui entre avec un skill différent repart en laissant quelque chose derrière lui.
C’est dans ce contexte qu’Ezequiel Paraguassú débarque en 1988.
Qui est Ezequiel Paraguassú ?
Ezequiel Rodrigues Dutra Paraguassu, né le 4 novembre 1963, est judoka. Pas un amateur du dimanche : il représente le Brésil aux Jeux Olympiques de Séoul en 1988, puis aux Jeux de Barcelone en 1992. Deux sélections olympiques, c’est une carrière sérieuse.
En 1988, il est à quelques mois de Séoul et cherche à affûter son travail au sol. Le ne-waza, le travail au sol en judo, est souvent le parent pauvre dans les clubs de judo. Carlson Gracie est alors l’une des meilleures adresses au monde pour progresser dans ce domaine. La démarche est logique : venir croiser avec les meilleurs jiujiteiros du pays pour muscler son sol avant les JO.
Ce qu’il n’avait sans doute pas prévu, c’est de leur enseigner quelque chose en retour.
L’inversion habituelle : le judoka qui apprend aux jiujiteiros
Paraguassú a un problème récurrent en combat : il galère à sortir de la garde fermée adverse. Le ne-waza judo ne s’attarde pas beaucoup sur ce cas. En judo de compétition, l’arbitre relève les combattants assez vite si l’action stagne, et la garde fermée n’est pas une position de prédilection. Mais sur le tatami JJB, personne ne te relève. Tu dois t’en sortir seul.
Sa solution, c’est le sode-guruma-jime (袖車絞め), littéralement « étranglement en roue par la manche », une technique officielle du Kodokan classée dans les shime-waza (techniques d’étranglement). Le principe : un avant-bras passe devant la gorge adverse, l’autre main attrape sa propre manche ou son avant-bras pour verrouiller. L’étranglement se fait par compression directe de la trachée ou des carotides selon l’angle.
Au judo, la technique existe mais reste marginale. Elle est difficile à placer en compétition à cause des règles qui limitent le temps au sol. Chez les jiujiteiros, qui eux passent leur vie au sol, personne ne l’a encore rencontrée.
Résultat : Paraguassú étrangle des ceintures noires JJB avec une technique qu’ils ne reconnaissent pas, ne savent pas défendre et ne savent pas nommer. Les partenaires d’entraînement commencent à demander ce que c’est. Il explique. Ils adoptent.
Le JJB n’a jamais eu de frontières rigides avec le judo. Ce qui marche, ça entre, peu importe d’où ça vient. Sur ce rapport ambivalent entre les deux disciplines, voir JJB vs Judo : quelles différences ?.
Du sode-guruma-jime à l’Ezekiel : comment le nom est resté
En judo, la technique s’appelle sode-guruma-jime. Chez Carlson Gracie, les pratiquants ne retiennent pas le nom japonais. La transmission est orale, informelle, faite de tatami en tatami. Ce qu’ils retiennent, c’est qui leur a montré ça.
« L’Ezekiel », orthographe portugaise approximative du prénom Ezequiel, s’impose naturellement. C’est lui qui leur a appris, c’est son prénom qui colle à la technique. « Paraguassú » est trop long, « sode-guruma-jime » imprononçable. Reste juste Ezekiel.
Le mode de transmission diffère des autres éponymes de la série. La Kimura a été baptisée par les Gracie en hommage à celui qui avait battu Hélio. C’était un geste délibéré. Le Mataleão porte un nom poétique qui s’est imposé dans la culture brésilienne. L’Ezekiel, lui, c’est du pur jargon d’académie : « montre-moi l’étranglement d’Ezekiel ». Le nom n’a jamais été officialisé par personne, il a juste survécu.
Aujourd’hui, le terme est universel dans le JJB mondial. « Ezekiel choke » en anglais, « Ezequiel » ou « Ezekiel » selon les pays. La graphie varie, l’étranglement reste le même.
L’Ezekiel aujourd’hui : mécanique et entrées
La version gi reste la plus courante. Le principe : tu es en position de montée sur ton adversaire. Un bras passe sous son cou, ta main attrape l’intérieur de ta propre manche côté opposé. L’autre avant-bras vient appuyer sur sa gorge. La pression s’exerce en tirant la manche vers toi tout en poussant l’avant-bras vers le bas.
La clé du mécanisme : le gi amplifie la force de l’étranglement. Sans la manche, l’angle est moins favorable. On peut le faire, mais c’est une autre mécanique.
L’entrée classique, c’est depuis la montée. C’est là que Paraguassú l’utilisait. La montée donne un contrôle de poids sur la poitrine adverse qui limite considérablement ses options de défense. L’Ezekiel depuis la montée fait partie des rares techniques où tu peux étrangler quelqu’un depuis une position dominante en gi sans déplacer le corps. Tu gardes ton contrôle, tu travailles les bras.
Autres entrées classiques : depuis north-south (position perpendiculaire à la tête), depuis turtle (adversaire à quatre pattes), et, spécificité JJB, depuis la garde adverse.
La défense
La défense principale, c’est le framing : poser les avant-bras en cadre entre sa propre trachée et l’avant-bras attaquant pour empêcher le verrouillage. Combiné à un déséquilibre de la montée (pont et rotation), ça casse l’angle. Une fois la manche saisie, la marge se réduit drastiquement, donc la priorité reste d’empêcher le grip de s’établir.
Second réflexe : garder le menton vissé au sternum dès que tu sens les bras bouger autour de ta tête. L’Ezekiel ne passe pas si la gorge est protégée par le menton.
Variations modernes
L’Ezekiel no-gi remplace la manche par un grip biceps-avant-bras. L’avant-bras qui passe sous le cou s’accroche au biceps du bras opposé, qui lui presse sur la gorge. La mécanique est similaire, mais le manque de friction du gi rend le maintien plus technique. On le voit régulièrement en submission wrestling moderne.
L’Ezekiel depuis la garde adverse est la variation qui distingue le JJB du judo. Depuis la garde fermée de ton adversaire, c’est-à-dire lui dans le dos et toi entre ses jambes en train de chercher une sortie, tu peux tenter l’Ezekiel en passant le bras sous la nuque tout en restant posturé. C’est contre-intuitif : en judo, personne n’explore l’étranglement depuis cette position parce que l’arbitre stoppe avant. En JJB, cette option existe vraiment. Alexey Oleinik, spécialiste de l’étranglement en MMA, en a fait une signature dans ses combats à l’UFC.
Sources
- Wikipédia EN, Sode guruma jime
- Wikipédia EN, Ezequiel Paraguassu
- Wikipédia EN, Ezekiel choke
- BJJ Heroes, Ezekiel choke
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