Masakatsu Agatsu 正勝吾勝: se battre contre soi même

masakatsu agatsu

La vraie victoire, c’est de se battre contre soi, pas contre l’adversaire d’en face. Ce que le concept japonais Masakatsu Agatsu change à ta pratique du jiu-jitsu.

« Masakatsu Agatsu. » Trois mots japonais qui sonnent comme une formule de samouraï, et qui veulent dire un truc tout bête : la seule victoire qui compte, c’est celle sur toi-même. Sur ton ego, ta panique, ta flemme de fin de journée. Sur les tatamis, ce n’est jamais vraiment l’autre que tu affrontes. Spoiler : c’est plus dur que ça en a l’air.


Une idée qui ne vient même pas du JJB

Avant d’être un truc qu’on ressort entre deux randoris, Masakatsu Agatsu (正勝吾勝) est une phrase de Morihei Ueshiba, le fondateur de l’Aïkido. On la traduit en général par « la vraie victoire est la victoire sur soi-même ». Ueshiba parlait beaucoup, parfois de façon assez mystique, mais l’idée de fond tient en une ligne : le seul terrain de jeu qui compte vraiment, c’est l’intérieur. Battre le gars d’en face, c’est sympa cinq minutes. Mais si nos propres peurs, notre ego et nos émotions continuent de mener la danse, on n’a rien gagné du tout.

Posé comme ça, ça sonne un peu solennel. Rassurez-vous, on ne va pas vous parler de « guerre intérieure » ni d’« ennemi tapi dans l’ombre ». On fait du jiu-jitsu brésilien parce que c’est cool, que ça défoule et qu’on apprend des trucs. Le concept est juste une bonne grille de lecture pour comprendre pourquoi le JJB nous travaille autant la tête, et pas seulement le corps.


Le tap, ce mini-laboratoire de l’ego

Si vous cherchez l’endroit exact où se joue Masakatsu Agatsu sur un tatami, c’est au moment du tap.

Vous connaissez la scène : vous êtes pris dans une soumission bien verrouillée, ça commence à serrer, et une petite voix dit « tiens encore deux secondes, ça va peut-être passer ». Ça ne passe jamais. Mais taper, c’est avouer qu’on a perdu l’échange. Et l’ego déteste ça.

La vraie victoire, ici, c’est l’inverse de ce qu’on croit. Taper tôt, proprement, sans honte, et demander juste après « comment t’as fait ? ». Le partenaire qui vous a soumis n’est pas votre adversaire. Votre adversaire, c’est cette petite fierté qui vous pousse à protéger votre coude au lieu de protéger votre apprentissage. Personne au club n’a jamais progressé en s’esquintant l’épaule pour sauver son « honneur » un soir d’entraînement.


L’adversaire n’est jamais celui d’en face

Autre classique : vous vous faites passer la garde, dominer, soumettre par plus petit. Ou plus jeune. Ou par une ceinture en dessous de la vôtre. Et là, une chaleur monte dans la nuque.

C’est l’un des trucs les plus durs du JJB, et c’est aussi son meilleur prof. Parce que la frustration que vous ressentez à ce moment-là ne vient pas du partenaire. Lui, il fait juste son jiu-jitsu. La frustration, c’est une production 100 % maison. C’est l’écart entre l’idée que vous vous faites de votre niveau et la réalité du tatami.

Masakatsu Agatsu, version JJB : le vrai combat n’est pas de dominer la personne en face, mais de garder la tête froide quand votre ego se fait bousculer. Le jour où se faire renverser par un débutant motivé ne vous gâche plus la soirée, vous avez gagné un échange bien plus important que n’importe quelle soumission.


Arrêter de regarder le tatami d’à côté

Il y a une comparaison qui empoisonne discrètement beaucoup de pratiquants : celle avec les autres. Untel a eu sa bleue en un an et demi, l’autre enchaîne les compétitions, le petit nouveau apprend plus vite que vous au même stade. On se met à mesurer sa progression à l’aune de celle du voisin.

Le souci, c’est que c’est une course truquée d’avance. Les gens n’ont pas le même corps, le même temps libre, le même passé sportif, les mêmes blessures. Se comparer à eux, c’est comme juger sa garde en regardant la garde de quelqu’un d’autre : ça ne dit rien d’utile.

Le seul étalon honnête, c’est vous il y a six mois. Est-ce que votre passage de garde est plus propre ? Est-ce que vous gardez votre calme plus longtemps sous la pression ? Est-ce que vous tapez moins souvent à la même soumission ? Ça, c’est la victoire sur soi-même en mode concret. C’est aussi tout l’esprit du kaizen, l’amélioration par petites doses : on ne se mesure pas au reste du club, on se mesure à hier.


La flemme d’avant le cours

Soyons honnêtes deux secondes. La discipline, dans la vraie vie, ce n’est pas une épopée héroïque. C’est juste le soir où il pleut, où la journée a été longue, où le canapé fait des appels du pied et où le sac de JJB vous regarde d’un air accusateur dans l’entrée.

C’est là, dans ce moment minuscule et pas du tout glorieux, que se joue une grosse partie de Masakatsu Agatsu. Pas dans une grande lutte contre vos démons : juste dans le fait d’enfiler vos chaussures et d’y aller. Et neuf fois sur dix, vous repartez du dojo content d’être venu.

On ne va pas vous vendre du « zéro excuse, no pain no gain ». Parfois la fatigue est réelle, le repos aussi fait partie de la progression. Mais on connaît tous la différence entre un vrai besoin de repos et la flemme qui se déguise en bonne raison. Se maîtriser soi-même, c’est surtout savoir distinguer les deux honnêtement. Pour ça, rien de mieux que se regarder en face sans se chercher d’excuse.


La patience, ce sport d’endurance

Le JJB a un rythme qui rend humble. Les ceintures sont lentes, les plateaux sont longs, et il y a des semaines entières où on a l’impression de régresser. C’est normal, c’est même un peu le programme.

Cette lenteur est en réalité un excellent terrain d’entraînement pour la victoire sur soi-même. Apprendre à rester sur les tatamis sans résultat immédiat, à faire confiance au temps long, à ne pas tout lâcher pendant la fameuse traversée du désert qui guette pas mal de gens autour de la ceinture bleue, c’est un vrai travail.

La victoire, ici, n’a rien de spectaculaire. C’est simplement de continuer à venir, encore et encore, sans avoir besoin d’un trophée chaque mois pour se sentir légitime.


Se maîtriser avant de maîtriser l’autre

Il y a enfin un endroit où Masakatsu Agatsu devient carrément technique : la gestion de la panique pendant un combat. Quand on est jeune, dès qu’une position se complique, le réflexe c’est de forcer, de bloquer sa respiration, de cramer toute son énergie en trente secondes.

Le pratiquant qui progresse, lui, apprend à respirer sous une montée bien pesante, à ne pas paniquer dans une mauvaise position, à attendre la bonne fenêtre pour sa sortie plutôt que de gigoter au hasard. Avant de maîtriser l’adversaire, il maîtrise sa propre réaction. C’est sans doute la traduction la plus directe du concept : le calme intérieur d’abord, la technique ensuite. Le monde extérieur (la pression, le partenaire plus lourd, le chrono) perd beaucoup de son pouvoir le jour où on arrête de paniquer face à lui.


En vrai, sur les tatamis de Ceyrat

Au fond, pas besoin de réciter du japonais pour vivre Masakatsu Agatsu. Ça se passe à chaque cours, dans des trucs tout bêtes : taper sans faire la tête, féliciter celui qui vous a eu, revenir au cours malgré la pluie, et se comparer à soi-même plutôt qu’au tatami d’à côté (vade retro instagram).

Le jiu-jitsu brésilien est sans doute l’un des sports les plus efficaces pour ce travail-là, parce qu’il ne laisse pas mentir : votre ego se fait malmener réguliérement, et c’est tant mieux. C’est dans ces petits abandons d’orgueil que se construit, doucement, la seule victoire qui finit par compter. À bientôt sur le tapis.


Avant de maîtriser l’adversaire, on apprend à se maîtriser soi-même.


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