Sept chutes, huit fois debout. Le compte ne tombe pas juste. C’est voulu.
Nana korobi ya oki (七転び八起き), qu’on rencontre aussi sous sa forme sino-japonaise shichiten hakki (七転八起), c’est un proverbe que n’importe quel pratiquant d’arts martiaux finit par croiser. La première est la forme japonaise courante, la seconde sa version condensée en quatre caractères.
Se relever autant de fois qu’on tombe, c’est tenir. C’est bien, mais c’est passif. La huitième fois, on ne répond plus à un coup. On décide que l’histoire finit debout.
Le calcul qui coince
Le compte n’est pas dû au hasard. Le proverbe viendrait du bouddhisme et d’une poupée lestée qui se relève toujours, devenue au Japon la poupée daruma. Et le sept comme le huit y sont des nombres de bon augure : le huit, dont le caractère s’évase vers le bas (八), évoque la prospérité.
Sept chutes, sept fois debout : on est quitte. L’adversité frappe, on répond. Ok. C’est de la résistance, mais c’est passif. On ne fait que répondre.
La huitième fois qu’on se relève, il n’y a plus de symétrie. On décide que la chute n’a pas le dernier mot. On ne survit plus, on choisit.
Sur les tatamis, la différence se voit tout de suite. Le gars qui se relève sept fois pour sept soumissions encaissées, il est dans le combat. Celui qui revient le lundi suivant après une compétition ratée, qui remet le kimono après trois mois de blessure, lui, il construit autre chose.
Tomber, c’est pas perdre
Le proverbe repose sur une distinction que notre culture sportive a du mal à faire : la chute et la défaite, c’est pas la même chose.
Tomber, c’est de la physique. En JJB, c’est même le quotidien. On se fait soumettre, on rate un passage de garde, on se retrouve à plat sous un gars qui pèse vingt kilos de plus. Ça arrive aux blanches, ça arrive aux noires, ça arrive aux champions du monde. C’est pas un bug, c’est le fonctionnement normal.
La défaite, c’est quand on décide de rester au sol. Quand on se dit que cette soumission, cette compétition, cette mauvaise passe dit quelque chose de vrai sur ce qu’on vaut.
La pédagogie des tatamis
Les arts martiaux de préhension enseignent à tomber avant d’enseigner à gagner.
En judo et en jujitsu traditionnel, le ukemi (l’art de chuter) se travaille dès le premier cours. Avant de projeter qui que ce soit, on apprend à toucher le sol sans se casser. La chute est une compétence, pas un accident.
Le JJB prolonge ça au sol. Le débutant passe ses premières semaines à se faire soumettre par tout le monde. Chaque soumission encaissée est une info. Chaque position ratée montre un truc à construire. Le pratiquant qui refuse de se mettre en difficulté pour ne pas « perdre » au randori, il stagne. Celui qui accepte d’en prendre et d’en tirer quelque chose, il avance.
Se relever n’est pas une image en JJB. C’est un geste qu’on répète à chaque entraînement.
Les chutes qui font vraiment mal
Il y a les soumissions encaissées, les compétitions décevantes, les sessions où rien ne passe. Ça, c’est le programme. Il y en a, au club, qui ont perdu leurs treize premiers combats en compétition avant de gagner le quatorzième. Le calcul disait d’arrêter depuis longtemps.
Et il y a le reste. La blessure qui te sort six mois. La période de vie où l’entraînement devient impossible. Le plateau de la ceinture bleue où t’as l’impression de régresser. Le moment où tu te demandes pourquoi tu continues.
Ces chutes-là sont plus dures parce qu’elles touchent pas la technique. Elles touchent l’envie. Se relever dans ces moments, c’est pas un réflexe. C’est un choix, et il a un coût.
Tu contrôles pas la chute
Les blessures arrivent. Les adversaires sont parfois meilleurs. La vie ne se plie pas au planning d’entraînement. On peut pas empêcher tout ce qui nous fait tomber.
Par contre, se relever, ça dépend de nous. Pas la vitesse, pas la forme, pas l’assurance. Juste le fait de le faire. Sur les tatamis et en dehors, c’est le même mécanisme. Et franchement, à force de le pratiquer au dojo, ça finit par devenir un peu plus facile ailleurs. C’est probablement le truc le plus concret que le JJB transmet à ceux qui restent assez longtemps pour aller en compétition, ou simplement pour tenir sur la durée.
La huitième fois
Elle est pas triomphale. Personne n’applaudit. C’est souvent lent et pas très glorieux.
Mais elle a un truc que les autres n’ont pas : elle était pas obligatoire. Personne ne l’a demandée. Elle vient d’un moment où c’était plus simple de rester par terre, et où on a décidé que non.
Pour certains, c’est la huitième. Pour d’autres, la quatorzième, et elle tombe en championnat d’Europe.
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