Ikigai (生き甲斐) : ce pour quoi on se lève le matin

ikigai

Ikigai (生き甲斐) : ce pour quoi on se lève le matin. Pas une quête abstraite, une pratique du quotidien. À Okinawa, ça peut être le jardin, les petits-enfants, ou le dojo. Et le JJB peut en faire partie.

Ikigai (生き甲斐) est formé de deux parties : iki (生き), « la vie », et gai (甲斐), « ce qui vaut la peine » ou « résultat, récompense ». Ensemble, ils désignent ce qui donne de la valeur au fait d’être vivant, ce pour quoi on se lève le matin, concrètement, aujourd’hui.

À Okinawa, où le concept est le plus enraciné, ikigai est une expression du quotidien. Ce n’est pas une quête existentielle abstraite. C’est ce qui tire quelqu’un hors du lit à 6h30. Jardiner. Voir ses petits-enfants. Ouvrir le dojo. La bière du vendredi soir, aussi : la langue japonaise accepte sans sourciller que quelqu’un déclare « biru wa watashi no ikigai desu » : « la bière est ma raison d’être. »


Origines : Okinawa et la période Heian

Le mot remonterait à la période Heian (794-1185), considérée comme un âge d’or culturel japonais. C’est sur l’archipel d’Okinawa qu’il a le mieux survécu comme pratique de vie quotidienne. Les habitants de cette île sont régulièrement cités pour leur longévité exceptionnelle : espérance de vie moyenne de 87 ans, et le plus grand nombre de centenaires au monde pour une région donnée.

Le lien entre longévité et ikigai a été popularisé par l’anthropologue Dan Buettner dans son TED Talk de 2009 sur les « zones bleues », ces régions du monde où les gens vivent statistiquement plus longtemps. Okinawa en fait partie. La psychiatre japonaise Mieko Kamiya avait, dès 1966, consacré un livre entier au concept (Ikigai ni Tsuite), explorant la question : à quoi sert mon existence, et est-ce que j’y suis fidèle ?


Le diagramme n’est pas japonais

Il faut dire une chose : le célèbre schéma à quatre cercles (« ce que tu aimes / ce en quoi tu es bon / ce dont le monde a besoin / ce pour quoi on peut te payer ») n’est pas japonais. Il vient d’un entrepreneur occidental, Marc Winn, qui l’a publié sur son blog en 2013 en croisant les travaux de Buettner avec un diagramme de management existant.

Diagramme de l'Ikigai
Le diagramme de l’ikigai version occidentale

Ce diagramme est utile à sa façon, mais il oriente l’ikigai vers la performance professionnelle et la monétisation de ses passions. Ce n’est pas l’ikigai originel. D’après les sondages réalisés au Japon, le travail n’est cité comme ikigai que par 31 % des personnes interrogées. Les relations, la famille, les hobbies et les plaisirs simples arrivent bien avant.

Comme souvent avec les concepts japonais exportés en Occident, le voyage a considérablement modifié la marchandise.


Ce que l’ikigai implique vraiment

L’ikigai original ne cherche pas la performance. Il cherche l’ancrage. Ce qui revient chaque jour, ce qui donne du sens au moment présent, ce à quoi on revient même quand c’est difficile.

Gordon Mathews, anthropologue à l’Université chinoise de Hong Kong, a étudié l’ikigai dès 1996. Pour lui, c’est quelque chose de concret, pas une quête solitaire. Il se construit en relation avec les autres, avec une communauté, avec un engagement qui dépasse la satisfaction personnelle immédiate.

Ce qui rejoint, d’une certaine façon, ce que l’extrait de Mushinjournal formulait autrement : un ikigai sans friction ni effort n’est probablement pas un ikigai. La bière du vendredi peut en être un du moment. Mais ce qui structure une vie sur le long terme est rarement confortable à entretenir.


Au dojo, concrètement

Le JJB peut constituer un ikigai au sens originel, pas comme « job passion » ni comme identité, mais comme ancrage quotidien qui donne du sens au calendrier de la semaine.

Ce n’est pas anodin. L’une des choses que beaucoup de pratiquants décrivent au bout de quelques années, c’est que les séances deviennent un repère structurant. Pas juste un sport. Quelque chose qu’on défend dans l’agenda, qu’on regrette quand on le manque, qui laisse une trace différente de celle d’une session de cardio.

C’est exactement ce dont parle Tōkaku o Arawasu, le travail accumulé dans l’ombre qui finit par prendre de la consistance. Et c’est ce que Nintai décrit du côté de la durée : tenir, non pas par discipline froide, mais parce qu’on a trouvé quelque chose qui mérite qu’on tienne.

L’ikigai ne dit pas « deviens un compétiteur de haut niveau » ni « transforme ta pratique en profession ». Il dit simplement : si tu as trouvé quelque chose qui te tire du lit avec une intention, prends-en soin. La plupart des gens cherchent ça toute leur vie.

Le blue belt blues survient souvent quand la pratique n’est plus perçue comme un ikigai mais comme une obligation. Quand le sens s’est érodé sans qu’on s’en rende compte. Ce n’est pas une question de niveau, c’est une question d’ancrage.


Avec les autres concepts du dojo

Ikigai complète bien la série philosophique déjà présente sur le site. Kaizen fournit le mécanisme de progression quotidienne ; ikigai fournit la raison de s’y soumettre. Hansei invite à l’honnêteté sur ses erreurs ; ikigai pose la question en amont : est-ce que ce que je fais ici a du sens pour moi ? Sans ça, les autres concepts restent des outils qui tournent à vide.


Ce n’est pas un concept qui se décrète. On ne « trouve » pas son ikigai un dimanche après-midi avec un café et une feuille de papier. Il se révèle, souvent en rétrospective, dans les choses auxquelles on revient quand même, quand on est fatigué, quand les courbatures sont là, quand la session n’a pas avancé comme prévu.


Sources


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