Parlons franchement : le Jiu-Jitsu Brésilien a un problème de dopage. Et il est plus sérieux qu’on ne veut bien le dire.
Quand Gordon Ryan, considéré comme l’un des meilleurs grapplers de la planète, déclare publiquement que « les meilleurs athlètes sont les gens dopés« , on n’est plus dans le secret de polichinelle, on est dans la normalisation.
Et quand Mikey Musumeci affirme que « les plus grandes équipes de JJB donnent des stéroïdes à des enfants de 12 et 13 ans » et que « les gens le savent mais ferment les yeux« , on ne peut plus prétendre que c’est un problème marginal. Il est temps de regarder les choses en face.
Le dopage dans le JJB : de quoi parle-t-on ?
Le dopage désigne l’utilisation de substances interdites pour améliorer artificiellement les performances sportives. Dans le JJB, les produits les plus fréquemment cités sont les stéroïdes anabolisants (gain rapide de masse musculaire et de force, mais problèmes cardiovasculaires, hépatiques, troubles hormonaux et agressivité accrue), les hormones de croissance (meilleure récupération, masse musculaire maigre, mais risques de diabète, d’hypertension et de déformations osseuses), l’EPO et les agents stimulants pour l’endurance (avec risque de thrombose et d’AVC), et la manipulation sanguine par transfusion pour améliorer l’oxygénation, qui peut entraîner infections et surcharge cardiaque.
Un problème culturel : la disparité géographique
Au Brésil et aux États-Unis, l’utilisation de substances améliorant les performances fait partie d’une certaine culture du sport de haut niveau. Les stéroïdes y sont accessibles, leur usage banalisé, le contrôle laxiste. Certains athlètes affichent même publiquement leur consommation.
En Europe, la vision reste plus restrictive et la culture sportive valorise davantage la performance naturelle. Mais la pression internationale pousse de plus en plus de pratiquants européens à « s’aligner » pour rester compétitifs.
Résultat : un athlète français ou européen qui choisit de rester clean affronte des adversaires dopés sur la scène internationale. Le choix devient cornélien : sacrifier ses valeurs ou sacrifier ses chances de victoire.
L’IBJJF : un programme antidopage insuffisant
Sur le papier, l’IBJJF collabore avec l’USADA. Dans les faits, le programme est largement insuffisant. Contrairement aux sports olympiques où les athlètes peuvent être testés toute l’année, les contrôles en JJB se limitent aux grandes compétitions, et même là seule une poignée de compétiteurs est testée. La probabilité de se faire prendre est ridiculement faible.
Quand un athlète est pris, les sanctions sont lourdes : 3 à 4 ans de suspension, retrait de titres, amendes. Felipe Pena s’est vu retirer son titre de champion du monde absolute 2021 après un contrôle positif. Roberto « Cyborg » Abreu, Igor Feliz, Jonnatas Gracie et d’autres ont écopé de 3 ans de suspension après les Worlds No-Gi 2022. En 2024, Yatan Bueno a remporté le titre mondial avant d’être testé positif et suspendu pour 3 ans.

Mais combien passent entre les mailles du filet ? Combien continuent de concourir en toute impunité ?
Le scandale des enfants dopés : quand la ligne rouge est franchie
C’est ici que le problème atteint un niveau inacceptable. Mikey Musumeci a fait des révélations choquantes : « Il y a des programmes pour enfants dirigés par certaines des plus grandes équipes au monde, et ces jeunes athlètes prennent des stéroïdes. Des enfants de 12 et 13 ans ! Les gens le savent, mais ils ferment les yeux.«
Des enfants de 12 et 13 ans, donc. Pas des adultes consentants, mais des mineurs dont le système endocrinien n’est pas mature et dont le corps est en pleine croissance.
Le cas de Mica Galvão illustre parfaitement le problème. Ce jeune prodige a été testé positif au clomifène après le championnat du monde IBJJF. Comme l’a précisé un médecin : « Ce n’est pas sa faute. C’est encore un enfant. S’il prenait déjà des stéroïdes à 15-16 ans, c’est bien pire que des adultes qui en prennent. C’est pratiquement de la maltraitance d’enfants.«
Chez les adolescents, les stéroïdes peuvent provoquer un arrêt prématuré de la croissance, une puberté perturbée, des dommages irréversibles au système hormonal, des problèmes cardiovasculaires précoces et des troubles psychologiques sévères. Ce n’est plus du sport, c’est de la mise en danger de mineurs.
Quand les légendes prônent la légalisation
Le plus inquiétant n’est même pas l’existence du dopage, c’est sa normalisation. Gordon Ryan et d’autres plaident ouvertement pour l’autorisation des produits dopants avec des arguments faciles : « les meilleurs athlètes sont dopés de toute façon », « le public veut voir des performances spectaculaires », « les stéroïdes sont légaux dans toutes les compétitions sauf certaines de l’IBJJF ».

Gordon Ryan illustre lui-même les dérives de cette approche : ses problèmes de santé chroniques l’empêchent désormais de combattre régulièrement (update : il a annoncé sa retraite compétitive en février 2026 à cause de problèmes de santé). Est-ce vraiment le modèle qu’on veut ?
Mikey Musumeci, qui refuse les produits dopants, le dit clairement : « À 28 ans, j’ai l’air d’en avoir 20. Mon corps est jeune, sain, sans blessure. Regardez ces gens de 28-29 ans dans le JJB : ils en paraissent 40. C’est ce que les stéroïdes font à votre corps.«
Les risques sanitaires : une réalité médicale
Derrière les muscles saillants, il y a une réalité médicale qu’on ne peut ignorer. Côté cardiovasculaire, on observe de l’hypertension, une hypertrophie cardiaque, des risques d’infarctus et d’AVC, des troubles du rythme. Le foie souffre aussi : toxicité hépatique, kystes et tumeurs, jaunisse. Le système endocrinien encaisse des dégâts souvent permanents (atrophie testiculaire, gynécomastie, troubles de la fertilité). Et côté psychologique, on retrouve l’agressivité excessive (le fameux « roid rage »), la dépression, les sautes d’humeur et la dépendance.
L’injustice sportive et l’omerta collective
Kade Ruotolo exprime la frustration des athlètes naturels : « C’est frustrant de checker la main de mon adversaire en sachant que je fais tout naturellement, alors que lui a peut-être mis moitié moins de travail… Ou pire, de voir qu’il a trois muscles trapézoïdaux sur chacun de ses trapèzes. »
Les frères Ruotolo ont développé un style technique et fluide pour compenser. Kade l’explique : « Chacune de nos actions est une manière de contourner la force brute. Parce qu’on ne peut pas rivaliser en force pure avec ces gars-là. Quand deux compétiteurs sont aussi techniques, celui qui est dopé part avec un avantage injuste.«
Si le problème persiste, c’est qu’il arrange beaucoup de monde. Pour les organisateurs de compétitions, des athlètes dopés produisent des combats plus spectaculaires et donc plus de ventes. Pour les sponsors, des physiques impressionnants vendent mieux les produits. Et pour les académies, un champion dopé reste un champion : prestige, plus d’inscriptions, peu importe comment il a été fabriqué.
Mikey Musumeci, l’un des rares à élever la voix publiquement, en paie le prix. Gordon Ryan l’a traité de « petit rat » et tenté de le discréditer en répliquant : « Les stéroïdes sont légaux dans toutes les compétitions sauf certaines de l’IBJJF. Ce n’est pas de la triche.«
Bilan : celui qui dénonce le dopage est traité de « rat », celui qui le défend est célébré comme le GOAT. Quelque chose ne tourne pas rond.
Les voix courageuses qui résistent
Heureusement, quelques athlètes refusent cette normalisation. Mikey Musumeci (« Darth Rigatoni ») est devenu l’un des porte-voix les plus actifs. Plusieurs fois champion du monde, il prouve qu’on peut atteindre le sommet sans produits. Il publie volontairement ses tests antidopage négatifs et déclare : « Nous avons des contrôles antidopage pour une raison. Je veux montrer aux jeunes qu’ils n’ont pas besoin de stéroïdes pour devenir champions.«
Sa position morale est claire : « Vous pouvez dire que c’est légal sur le papier. Mais vous êtes moralement et éthiquement dans l’erreur. Et vous détruisez votre corps. » Récemment signé par l’UFC pour leur nouveau championnat de grappling, il espère apporter plus d’éthique au sport.
Kade et Tye Ruotolo, tous deux champions du monde, continuent de prouver qu’on peut exceller en restant naturel. Kade l’exprime ainsi : « Quand nous gagnons, nous savourons chaque victoire sans jamais nous demander : ‘Est-ce que j’aurais pu faire ça sans stéroïdes ?’ Je me demande si ces gars-là se posent cette question, parce que moi, je ne pourrais jamais vivre comme ça.«
Dans un sport où le dopage tend à devenir la norme, ces athlètes montrent qu’une autre voie reste possible.
Que peut-on faire ?
Du côté des contrôles, il faudrait passer à des tests aléatoires sur l’année entière plutôt que cantonnés aux grandes compétitions, augmenter le pourcentage d’athlètes testés, et mettre en place un passeport biologique pour suivre les marqueurs dans le temps.
Les sanctions doivent aussi se durcir. Suspensions à vie en cas de récidive, retrait définitif des titres concernés, publication systématique des contrôles positifs : sans transparence, l’omerta continuera. Les académies elles-mêmes devraient être mises devant leurs responsabilités, avec des sanctions pour les clubs qui couvrent des athlètes dopés, et des poursuites pénales pour les entraîneurs qui donnent des produits à des mineurs.
L’éducation a aussi son rôle. Programmes de prévention dans les académies, interventions dans les clubs de jeunes, témoignages d’anciens dopés sur les conséquences réelles : tout ça coûte peu et change beaucoup d’imaginaires. Et il faut donner de la place aux athlètes qui combattent naturellement, mettre en avant ceux qui assument leur transparence, créer des compétitions avec contrôles systématiques publiés.
L’exemple de l’UFC : quand le profit l’emporte
Le MMA offre un exemple de ce qui arrive quand les intérêts financiers priment. Pendant des années, l’UFC a collaboré avec l’USADA, programme antidopage très strict. Puis en 2023, l’UFC a rompu ce partenariat : trop de combats annulés, trop de stars suspendues, trop de revenus en moins.
Le nouvel organisme, la CSAD, est créé par l’UFC elle-même. Résultats non publics, sanctions à discrétion. Un retour de vingt ans en arrière. Est-ce le modèle qu’on veut pour le JJB ?
Conclusion : choisir son camp
Le dopage dans le JJB n’est pas un problème marginal, c’est une épidémie qui touche tous les niveaux. Et le Jiu-Jitsu Brésilien se fonde sur des valeurs que le dopage contredit frontalement : le respect, l’humilité, la persévérance, le dépassement de soi.
Respecte-t-on vraiment son adversaire quand on triche ? Garde-t-on un peu d’humilité quand on s’attribue des victoires obtenues grâce à des produits ? Où est le mérite quand on prend des raccourcis chimiques ? Et quel exemple donne-t-on quand on dope des enfants de 12 ans ? Pour cette dernière question, la réponse tient en deux mots : c’est de la maltraitance.
Les fédérations doivent mettre en place des contrôles dignes de ce nom. Les entraîneurs qui dopent des mineurs doivent être poursuivis en justice. Et nous, pratiquants, devons exiger transparence et intégrité.
Ce qui fait la beauté du Jiu-Jitsu, ce n’est pas la taille des biceps. C’est l’intelligence technique, la stratégie, le mental, et cette capacité à surmonter un adversaire plus fort grâce à la technique plutôt qu’à la force.
Il est temps de choisir : un sport où des enfants de 12 ans se détruisent la santé pour des médailles, ou un sport qui honore vraiment ses valeurs ?
Sources
- USADA (United States Anti-Doping Agency) – Rapports officiels sur les contrôles antidopage en JJB
- IBJJF (International Brazilian Jiu-Jitsu Federation) – Politique antidopage
- La Sueur – Gordon Ryan plaide pour l’autorisation du dopage
- Gi-Nogi – Kade Ruotolo s’exprime sur les produits dopants dans le JJB
- WE BJJ – Felipe Pena se voit retirer son titre de champion du monde 2021
- BJJ Heroes – 5 athlètes suspendus pendant 3 ans après les Worlds No-Gi
- BJJ EE – Mikey Musumeci : les plus grandes équipes donnent des stéroïdes à des enfants de 12-13 ans
- ONE Championship – Mikey Musumeci dénonce la culture des stéroïdes dans le JJB
- Documentaire YouTube – Pourquoi tous les combattants UFC sont dopés
Articles connexes
Écrit par



