Cet article prend position, ce qui n’est pas l’habitude de ce blog. Le weight cutting, la perte de poids express avant une pesée, a déjà coûté la vie à des combattants. Au club, nous ne le pratiquons pas et nous ne l’encourageons chez personne.
Le sujet revient à chaque grande pesée de MMA, avec ses images de combattants épuisés qu’on aide à monter sur la balance. Mais il touche aussi la boxe, la lutte, le judo et le JJB. Voici ce qu’il recouvre, ce que la science en dit vraiment, et pourquoi notre règle est plus stricte que certaines recommandations officielles.
Qu’est-ce que le weight cutting ?
Le weight cutting consiste à perdre beaucoup de poids dans les jours qui précèdent la pesée officielle, surtout en perdant de l’eau, puis à se réhydrater et à se réalimenter avant le combat. Le but : combattre plus lourd que la limite de sa catégorie.
Cela ne fonctionne que si la pesée a lieu bien avant le combat. En MMA professionnel, elle se tient en général la veille : le combattant a une nuit pour reprendre ce qu’il a perdu.
Les méthodes se ressemblent d’un sport à l’autre :
- réduire puis couper l’eau dans les dernières 24 à 48 heures ;
- transpirer au sauna, dans un bain chaud ou sous plusieurs couches de vêtements ;
- vider le tube digestif et les réserves de glycogène en limitant les fibres et les glucides ;
- plus rarement, des laxatifs ou des diurétiques, ces derniers étant sur la liste des substances interdites de l’Agence mondiale antidopage.
Des décès bien réels
Plusieurs combattants sont morts pendant une perte de poids de ce type ou juste après. La cause exacte n’est pas toujours établie, mais la déshydratation revient dans chaque dossier.
- Leandro Souza, 26 ans, Brésil, septembre 2013. Il s’effondre au sauna à la veille d’un combat du Shooto Brazil, alors qu’il lui restait environ 5 kg à perdre en 24 heures. Il meurt d’un AVC. La police juge alors prématuré d’attribuer le décès à la perte de poids.
- Yang Jian Bing, 21 ans, Chine, décembre 2015. Hospitalisé aux Philippines pour une suspicion de coup de chaleur pendant sa perte de poids avant un gala du ONE Championship, il meurt le lendemain d’une défaillance cardio-pulmonaire, après une déshydratation sévère.
- Jordan Coe, 21 ans, Écosse, mars 2017. Il lui restait 3 kg à perdre avant un combat de boxe thaï en Thaïlande. On le retrouve mort d’un coup de chaleur, vêtu de plusieurs couches de vêtements.
- Rondel Clark, 26 ans, États-Unis, août 2017. Combattant amateur de MMA, il est arrêté au troisième round parce qu’il ne peut plus se défendre, épuisé, sans avoir pris beaucoup de coups. Ses reins lâchent à l’hôpital et il meurt trois jours plus tard. L’autopsie conclut à une rhabdomyolyse, une destruction rapide des muscles due à l’effort combiné à la déshydratation.
Après la mort de Yang Jian Bing, le ONE Championship a revu sa pesée : les combattants y passent des tests d’hydratation, et celui qui échoue ne peut pas valider sa catégorie.
Et bien plus de malaises
Pour un décès, combien d’hospitalisations et de malaises ? Personne ne les compte. Quelques cas publics suffisent à montrer que les meilleurs n’y échappent pas :
- en mars 2017, Khabib Nurmagomedov est hospitalisé à Las Vegas pour des complications pendant sa perte de poids, et son combat contre Tony Ferguson est annulé sur avis médical ;
- en mai 2018, Darren Till manque le poids de sa catégorie avant l’UFC Liverpool ; il racontera des vertiges au sauna, après une nuit sans eau ni nourriture ;
- en janvier 2026, à l’UFC 324, Cameron Smotherman s’effondre juste après avoir fait le poids. Dana White, président de l’UFC, compare l’incident aux évanouissements qu’on voit dans les mariages.
Cette banalisation est le vrai problème : un malaise après une pesée n’a rien de normal.
Ce que dit la science
La Société internationale de nutrition du sport (ISSN) a publié en 2025 une prise de position sur la perte de poids dans le MMA et les sports de combat. Elle est instructive, parce qu’elle ne condamne pas la pratique : elle l’encadre.
- La perte de poids doit se faire surtout en amont, pendant la préparation, en préservant la masse musculaire.
- Pertes jugées acceptables avant la pesée : 6,7 % du poids à 72 heures, 5,7 % à 48 heures, 4,4 % à 24 heures.
- La perte d’eau rapide (sauna, bain chaud, vêtements) peut être utilisée « avec une supervision appropriée », idéalement autour de 2 à 4 % du poids dans les 24 heures avant la pesée.
- Après la pesée, plusieurs points visent à limiter la baisse de performance et les effets négatifs de la perte de poids rapide : réhydratation par solutés oraux, puis glucides.
Et un dernier point, qu’on cite moins : « les effets à long terme de pertes de poids répétées sur la santé et la performance sont inconnus ». Même les spécialistes qui encadrent la pratique admettent qu’on ne sait pas ce qu’elle coûte sur une carrière. Les affirmations qu’on lit souvent sur des reins ou un cerveau durablement abîmés ne sont pas établies. L’incertitude, elle, l’est.
Chez les femmes
Une revue de 2022 consacrée aux athlètes féminines des sports à catégories de poids rappelle que les stratégies de perte de poids peuvent entraîner une faible disponibilité énergétique, avec ses conséquences sur le cycle menstruel et les os (le déficit énergétique relatif dans le sport, ou REDs). Elle note aussi que les femmes sont très peu représentées dans les études sur le sujet.
Dans une enquête japonaise menée auprès de 225 étudiantes athlètes, celles qui avaient perdu du poids avaient moins souvent des cycles réguliers (56,7 % contre 75 %) et plus souvent des fractures de fatigue (36,1 % contre 20,3 %). L’étude porte sur la perte de poids en général, pas seulement sur la coupe d’avant pesée.
Chez les jeunes
L’Académie américaine de pédiatrie consacre un rapport clinique aux pratiques de contrôle du poids chez les jeunes athlètes, dont ceux des sports à catégories comme la lutte et les arts martiaux. Il décrit les méthodes de perte de poids nocives et les règles mises en place pour les limiter. Au club, la question ne se pose pas : aucun mineur ne perd de poids pour une compétition.
Et en JJB ?
Le JJB s’y prête moins que le MMA, pour une raison de règlement. À l’IBJJF, le compétiteur est pesé juste avant son premier combat, en kimono pour les épreuves en kimono. Les Opens de France Judo et de la CFJJB fonctionnent de la même façon. Pas de nuit pour récupérer : l’eau perdue, on combat sans.
Couper le poids avant une pesée de ce type revient donc à se présenter affaibli sur les tatamis. La déshydratation réduit la force, l’endurance et la lucidité, et une journée de compétition peut enchaîner plusieurs combats.
La coupe existe pourtant dans le grappling, dès que la pesée a lieu longtemps avant le combat. Le cas d’Helena Crevar l’a montré en janvier 2026. À 18 ans, cette grappler américaine devait faire 145 livres (65,8 kg) pour ses débuts au ONE Championship, à Bangkok. Elle n’a pas passé le test d’hydratation, et le combat s’est tenu sans limite de poids : 161 livres (73 kg) pour elle, 138 (62,6 kg) pour son adversaire. Elle l’a expliqué simplement : elle vit autour de 155 livres (70 kg) et descend d’habitude à 145. Le système du ONE a rendu visible une pratique ordinaire.
Pour qui fait de la compétition en JJB, l’alternative est simple : combattre dans la catégorie de son poids réel. L’absolute, sans limite de poids, reste là pour qui veut affronter plus lourd. Les catégories et leurs règles sont détaillées dans les catégories de poids et d’âge en compétition.
Notre règle au club
Au club, la règle est plus stricte que la position de l’ISSN :
- jamais de restriction d’eau pour faire le poids ;
- une perte de poids tolérée seulement si elle est progressive, sur plusieurs semaines, par l’alimentation et l’entraînement ;
- jamais de perte de poids chez un mineur ;
- en cas de doute, on combat dans la catégorie de son poids du moment.
Pourquoi aller plus loin que l’ISSN ? Parce que sa tolérance suppose une « supervision appropriée » que les compétiteurs d’un club associatif n’ont pas : pas de médecin du sport au bord des tatamis, pas de diététicien, pas de suivi de leurs paramètres. Parce qu’avec une pesée juste avant le premier combat, l’eau perdue ne revient pas à temps. Et parce qu’on ne connaît pas les effets à long terme. Le gain espéré est mince ; le risque, lui, ne l’est pas.
Pour perdre du poids sans danger, voir nutrition et jiu-jitsu brésilien. Pour se préparer au jour J, voir préparer une compétition.
Sources
- Ricci AA et al., International society of sports nutrition position stand: nutrition and weight cut strategies for mixed martial arts and other combat sports, J Int Soc Sports Nutr, 2025
- Langan-Evans C et al., Nutritional Considerations for Female Athletes in Weight Category Sports, Eur J Sport Sci, 2022
- Kamemoto K et al., Relationship between weight management and menstrual status in female athletes, Women Health, 2021
- Carl RL et al., Promotion of Healthy Weight-Control Practices in Young Athletes, Pediatrics, 2017
- IBJJF : règlement officiel, version 6.1, juin 2024
- Agence mondiale antidopage : liste des interdictions
- Yahoo Sports : décès de Leandro Souza (2013)
- ESPN : décès de Yang Jian Bing (2015)
- Fox News : décès de Jordan Coe (2017)
- Wikipédia (en) : Fatalities in mixed martial arts contests (Rondel Clark)
- ESPN : Khabib Nurmagomedov hospitalisé (2017)
- ESPN : Darren Till sur sa perte de poids (2018)
- La Sueur : malaise de Cameron Smotherman (2026)
- Bangkok Post : Helena Crevar (2026)
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