Tout le monde connaît la version officielle : le 12 novembre 1993, à Denver, Royce Gracie remporte le premier UFC devant un public qui n’avait jamais rien vu de pareil, et le monde découvre le jiu-jitsu brésilien.
C’est une belle histoire. Elle a un défaut : le grand public américain avait déjà vu du jiu-jitsu à l’écran six ans plus tôt, dans un des plus gros succès du box-office. Et c’est un Gracie qui l’y avait mis.
On a raconté ailleurs d’où vient le jiu-jitsu brésilien. Voici l’histoire parallèle, celle de la conquête d’un marché.
1978 : un Gracie débarque en Californie
Rorion Gracie, fils aîné d’Hélio, s’installe en Californie du Sud en 1978, à vingt-six ans. Il ouvre son garage de Hermosa Beach aux premiers élèves, ce qui deviendra la première académie de Gracie Jiu-Jitsu aux États-Unis. En parallèle, il travaille dans le cinéma et la télévision.
Ce détail-là, on l’oublie systématiquement quand on raconte l’arrivée du JJB en Amérique. Rorion cherchait des élèves, comme n’importe quel professeur d’arts martiaux qui débarque quelque part. Il savait aussi comment fonctionne une industrie du récit, parce qu’il travaillait dedans.
1984 : Karate Kid prépare le terrain
En 1984 sort Karate Kid, tourné dans la même région. Triomphe commercial immédiat, trois suites, un remake, et bien plus tard une série télévisée : peu de films ont autant marqué la façon dont l’Amérique se représente les arts martiaux. Ce que le public en retient tiendra vingt ans : un adolescent que rien ne prédisposait, un vieux maître japonais, et la patience qui l’emporte sur la force et le nombre.
Soyons clairs, il n’y a aucun lien de cause entre ce film et la promotion du jiu-jitsu, et personne n’a jamais rien démontré de tel. Simplement, quand une famille brésilienne arrive pour vendre à l’Amérique l’histoire d’un petit qui bat les gros par la technique, elle tombe sur un public qu’Hollywood vient d’entraîner à adorer exactement ça. Le calendrier, au moins, a été favorable.
Le détail savoureux, en revanche, est bien réel : Karate Kid vendait le karaté avec le récit dont le jiu-jitsu allait se servir, neuf ans plus tard, pour l’humilier en direct au premier UFC.
Le self-made man qui n’en était pas un
Sur ce terrain-là, en revanche, il n’y a rien à spéculer. Et ça explique bien mieux pourquoi le récit a pris aussi vite aux États-Unis.
L’Amérique adore le self-made man : celui qui part de rien, sans réseau ni héritage, et bâtit son affaire à la seule force du poignet. C’est sans doute son mythe fondateur le plus puissant. Et l’histoire des Gracie s’y love parfaitement : un enfant chétif, une famille d’immigrés au Brésil, un art réinventé dans un garage, une méthode qui triomphe contre l’establishment des arts martiaux.
Sauf que les faits racontent autre chose.
Gastão Gracie, le père de Carlos, était un homme d’affaires et une figure politique locale de Belém, marié à la fille d’une famille aisée du Ceará. Il était associé de l’American Circus, la troupe qui employait Mitsuyo Maeda, et c’est lui qui a aidé le Japonais à s’installer dans la région.
Carlos Gracie n’a donc pas découvert le jiu-jitsu en poussant la porte d’un dojo. Il y a eu accès parce que son père était l’associé de l’entreprise qui employait le seul homme au Brésil capable de le lui enseigner. Dans n’importe quel autre domaine, on appellerait ça un réseau.
La suite est du même ordre. L’académie familiale s’installera à Copacabana, l’un des quartiers les plus chers de Rio. Le modèle économique repose sur les cours particuliers à une clientèle qui peut se les offrir. Maeda lui-même enseignait en privé. À aucun moment de cette histoire on ne trouve un garage de banlieue et un gamin sans relations.
Cette dimension sociale n’a rien d’anecdotique au Brésil : c’est elle qui structure la rivalité entre le JJB et la luta livre, le kimono des académies huppées contre la lutte sans kimono des quartiers populaires. Une guerre de styles qui était aussi, et peut-être d’abord, une guerre de classes.
Rendons justice à la famille : Gastão a connu de vrais revers. Il a échoué à faire fortune dans le caoutchouc amazonien et est rentré à Rio en difficulté financière. Être bien né et bien introduit n’est pas la même chose qu’être riche en permanence. Reste qu’entre des notables qui traversent une mauvaise passe et des gens réellement partis de rien, il y a un monde. C’est pourtant le second récit qu’on a vendu à l’Amérique.
Tout ça vaut pour le Brésil. L’installation aux États-Unis est une autre histoire.
1987 : le premier triangle du cinéma
En 1987 sort L’Arme fatale. Rorion Gracie en est le conseiller technique : c’est lui qui entraîne Mel Gibson et Gary Busey, et qui chorégraphie les scènes de combat.
Le film s’achève sur un affrontement à mains nues entre Riggs et Mr Joshua, sous la pluie, dans un jardin. Riggs finit le combat par un triangle. Un étranglement avec les jambes, dans un blockbuster américain, en 1987.
Six ans avant le premier UFC. À une époque où l’immense majorité des Américains n’a jamais entendu parler de jiu-jitsu brésilien, où le cinéma d’action se résume à des coups de poing et des coups de pied, et où finir un combat au sol passe pour un aveu de faiblesse. C’est vraisemblablement le premier triangle du cinéma hollywoodien, et il a été placé là par le fils d’Hélio Gracie.
Rorion reviendra comme conseiller technique sur L’Arme fatale 3 en 1992, où il entraîne cette fois Rene Russo. Il y passe même devant la caméra : cascadeur sur une scène de combat, et surtout créditable au générique sous l’intitulé le plus modeste qui soit, « Mustache Thug », le voyou à moustache. Non crédité, d’ailleurs. Le fils d’Hélio Gracie n’était visiblement pas du genre à refuser un passage à l’image, fût-ce en figurant anonyme.
Le chemin parcouru se mesure à un autre film, sorti en 2018. Dans Black Panther, T’Challa affronte M’Baku pour le trône du Wakanda, privé de ses pouvoirs et face à un adversaire nettement plus massif que lui. Il finit par le contraindre à se rendre au sol, et refuse de le tuer. Toute la scène tient sur la soumission comme alternative à la mort, ce qui est à peu près la définition de ce qu’enseigne le jiu-jitsu.

Et l’endroit compte autant que la technique. Marvel est aujourd’hui ce que la pop culture produit de plus central : y voir un combat se terminer par une soumission, et non par un coup de poing, en dit long sur le chemin fait par la discipline depuis le garage de Hermosa Beach.
1988 : les cassettes VHS
L’année suivant L’Arme fatale, en 1988, Rorion produit Gracie Jiu-Jitsu in Action, la première d’une série de cassettes VHS compilant les fameux Gracie Challenges, ces défis lancés aux pratiquants d’autres disciplines.
Le dispositif de vente est aussi malin que le contenu : les cassettes sont écoulées par correspondance via des annonces dans les magazines d’arts martiaux américains. Elles seront ensuite recopiées, prêtées, repiquées de main en main, et c’est par ce circuit informel qu’une bonne partie du monde découvrira le jiu-jitsu brésilien avant l’existence d’internet.
Un homme qui a chorégraphié un combat pour Hollywood sait cadrer une démonstration. Ça se voit.
Chuck Norris et le garage des Machado
Pendant ce temps, à quelques kilomètres de là, une autre branche de la famille suit exactement le même chemin.
Les frères Machado sont apparentés aux Gracie par leur tante Layr, qui avait épousé Carlos Gracie. Comme leurs cousins, ils s’installent en Californie du Sud et commencent à enseigner depuis leur maison de Redondo Beach.
Un jour, Chuck Norris pousse la porte du garage. Roger Machado l’avait croisé auparavant à Las Vegas, lors d’une de ses conventions d’arts martiaux. Norris vient s’entraîner, y prend goût, revient, et devient un ami de la famille. Il finira par leur ouvrir leur première véritable académie, dans un centre commercial de Tarzana qui lui appartenait.
Rigan Machado sera son professeur pendant plus de vingt ans.
On raconte volontiers cet épisode comme une belle histoire d’amitié, ce qu’il est. Il dit aussi autre chose : s’il a fallu qu’une vedette leur prête un local, c’est qu’ils n’avaient pas les moyens d’en ouvrir un seuls.
Au Brésil, les Gracie étaient des notables avec un réseau. En Californie, ils repartent de zéro. Rorion enseigne dans son garage de Hermosa Beach, les Machado dans leur maison de Redondo Beach, sans clientèle et sans capital, dans un pays qui ignore jusqu’à l’existence de leur discipline. Ce qu’ils ont bâti là-bas, ils l’ont réellement bâti.
Le mythe du self-made man est donc faux pour la génération de Carlos. Pour celle qui a fait le voyage jusqu’en Californie, il n’en est plus très loin. C’est peut-être aussi pour ça que le récit a pris aussi bien : ceux qui le racontaient étaient en train de le vivre pour de bon.
De Beverly Hills à John Wick
Rigan a fini par ouvrir une académie à Beverly Hills, largement dédiée à l’enseignement aux célébrités. Sa liste d’élèves ressemble à un plan de table aux Oscars : Mel Gibson, Ashton Kutcher, Scarlett Johansson, Keanu Reeves.
Ce dernier nom vaut qu’on s’y arrête. Pour John Wick : Chapitre 2, Reeves suit un programme d’entraînement de trois mois et demi chez 87Eleven Action Design, le studio de cascades fondé par Chad Stahelski, réalisateur de la saga et ancien cascadeur de Matrix. Rigan Machado y encadre le travail de grappling, aux côtés d’instructeurs de jiu-jitsu japonais, de judo et de sambo.
Si les corps-à-corps de John Wick te paraissent plus crédibles que la moyenne du cinéma d’action, si les passages au sol ressemblent à quelque chose que tu as déjà vu au dojo, ce n’est pas un hasard. Tu regardes du travail de ceinture noire, filmé par des gens qui savent ce qu’ils montrent.
Ce décorticage des scènes de combat de la saga montre bien ce qui vient du grappling et ce qui relève de la chorégraphie pure.
En 1987, un Gracie plaçait un triangle dans un film pour faire connaître son art. Trente ans plus tard, ce sont les films qui vont chercher les héritiers de cet art pour avoir l’air crédibles.
Ce que cette histoire raconte vraiment
On aime croire que le jiu-jitsu brésilien s’est imposé par la seule force de la preuve : un tournoi, un combattant en kimono, et la démonstration que ça marche.
La réalité est plus intéressante. Le JJB s’est imposé parce qu’il était bon, et parce que la famille qui le portait comprenait remarquablement bien comment on raconte une histoire à l’Amérique. Un fondateur au récit taillé pour l’écran, un parcours reformulé aux couleurs du self-made man, une technique spectaculaire placée dans un blockbuster, des cassettes vendues par correspondance, des amitiés avec des stars du cinéma d’action, puis un tournoi conçu et produit par le même homme.
Le casting de l’UFC 1 relevait d’ailleurs du même art. Rorion n’a pas envoyé le meilleur combattant de la famille : de l’avis général, c’était Rickson. Il a envoyé Royce, quatre-vingts kilos, longiligne, physiquement peu impressionnant. L’argument qu’il a servi à son associé Art Davie est resté célèbre : Royce battrait des adversaires plus lourds, exactement comme leur père le faisait à cent quarante livres. Rickson, lui, avait le tort d’avoir l’air fort. Autrement dit, le mythe du frêle Hélio servait de plan de casting, avec un poids que personne n’avait jamais pesé.
Sauf qu’il fallait encore gagner.
En face, des hommes qui voulaient sincèrement en découdre, dans un tournoi sans catégories de poids ni limite de temps. Si le jiu-jitsu n’avait été qu’une belle histoire bien vendue, ça se serait vu ce soir-là, en direct, devant un public payant. Ça ne s’est pas vu. Royce a gagné, puis il a recommencé.
Le marketing avait rempli la salle. C’est la technique qui a remporté le tournoi.
Rien de tout ça n’enlève donc quoi que ce soit au jiu-jitsu. Une clé de bras ne devient pas moins efficace parce qu’un génie de la communication l’a fait connaître. Mais ça vaut la peine de savoir que ce qu’on prend pour une révélation spontanée était aussi, et depuis le début, un travail de promotion remarquablement mené.
Si tu veux savoir quelles autres histoires le JJB se raconte sans les vérifier, on en a démonté quatre dans un autre article : le fondateur fragile, la technique qui abolirait la force, l’efficacité en combat réel et ce que vaut une ceinture noire.
Sources
- Rorion Gracie — Gracie Museum
- Rorion Gracie — Wikipédia (EN)
- Gracie family — Wikipédia (EN)
- Carlos Gracie — Wikipédia (EN)
- One Hundred Years of Arm Bars — Grantland
- Rickson Gracie Explains Why He Wasn’t Chosen for UFC — BJJ Eastern Europe
- UFC Founder Talks How The Gracie Family Shaped Matchmaking at Early Events — BJJ Doc
- 2 Interesting Facts About Mel Gibson’s Triangle Submission in Lethal Weapon — FandomWire
- Lethal Weapon 3 (1992), Rorion Gracie as « Mustache Thug » — IMDb
- The History of the Machado Bros — War Tribe Gear
- Rigan Machado — BJJ Heroes
- Carlos Machado — BJJ Heroes
- How John Wick: Chapter 2’s Stunt Coordinator Challenged Keanu Like Never Before — The Credits (MPA)
Écrit par

Venir essayer le vrai, pas celui du cinéma
Le jiu-jitsu de John Wick est très bien filmé. Le vrai est moins photogénique, plus lent, et infiniment plus satisfaisant quand une technique fonctionne enfin après trois mois d’essais ratés.
À la Musō Jiu-Jitsu Académie, à l’Arténium de Ceyrat, on ne te promettra pas de finir un adversaire au triangle sous la pluie. On t’apprendra à le faire correctement sur un tatami, avec un partenaire qui résiste, et c’est déjà largement assez amusant. À partir de 14 ans, débutant complet bienvenu, et voici à quoi ressemble un premier cours si tu veux savoir où tu mets les pieds.
