Quand on parle de grappling brésilien, le JJB occupe toute la vitrine. Il n’a pourtant pas grandi seul. La luta livre s’est développée au même endroit, à la même époque, avec le même but : soumettre l’adversaire au sol. Les deux disciplines partagent Rio de Janeiro et le XXe siècle. Pendant des décennies, elles ont surtout partagé une solide inimitié.
Attention à la confusion : malgré son nom, qui signifie « combat libre » en portugais, la luta livre n’est pas la lutte olympique. Pour la comparaison entre JJB et lutte, voir notre article dédié.
Aux origines : deux disciplines, deux mondes (1909-1942)
La naissance de la luta livre
Le terme « luta livre » apparaît au Brésil vers 1909. Il désigne alors le catch-as-catch-can, la lutte de soumission venue d’Angleterre et des États-Unis. On parle de « luta livre americana » pour la distinguer du catch de spectacle.
Euclydes Hatem, surnommé « Tatu » (le tatou), en est la figure fondatrice. Né en 1914, il abandonne l’aviron vers 14 ans pour apprendre le catch à l’Associação Cristã de Moços de Rio. Il enseignera jusqu’à sa mort, en 1984, avec la réputation d’un combattant invaincu.
Le développement du jiu-jitsu brésilien
En parallèle, le JJB prend forme autour de la famille Gracie. Mitsuyo Maeda, judoka du Kodokan, arrive au Brésil en 1914. Carlos Gracie s’entraîne avec lui à Belém, puis transmet cet enseignement à ses frères, qui le font évoluer pendant des décennies. Le détail de cette filiation est dans l’histoire du jiu-jitsu brésilien.
Une rivalité de classes sociales
Selon BJJ Heroes, la rivalité dépasse vite les tatamis. Le JJB des Gracie est associé aux classes aisées : le kimono coûte cher, les cours aussi. La luta livre, qui se pratique en short, passe pour « l’art des pauvres », populaire dans les milieux ouvriers. Une divergence sportive devient une opposition sociale.
Premier affrontement : Tatu contre George Gracie (1942)
Le premier grand choc entre les deux écoles a lieu en 1942 à Porto Alegre. George Gracie, qui avait lui aussi appris le catch, lance un défi à Tatu. Tatu le soumet par étranglement arrière au deuxième round. Certains récits datent ce combat de 1940 : la date de 1942 est celle que retient Wikipédia.
L’escalade de la rivalité (1982-1997)
Pendant quarante ans, la rivalité reste relativement contenue. Les années 1980 changent la donne.
L’incident du carnaval (1982)
Juste avant le carnaval de 1982, Mario Duma, pratiquant de taekwondo et de muay-thaï de l’académie Naja, se bat avec Charles Gracie, encore adolescent. Selon Eugênio Tadeu, figure de la luta livre, la dispute porte sur une femme.
Rolls Gracie se rend à l’académie Naja avec ses élèves, et la situation tourne à la bagarre. Rolls meurt quelques mois plus tard, en juin 1982, dans un accident de deltaplane. Un affrontement officiel en trois contre trois est ensuite organisé entre les deux camps. Le format sportif n’apaise rien.
1988 : le combat de la plage de Pepe
L’épisode le plus célèbre se déroule en 1988 sur la plage de Pepe, à Rio. Hugo Duarte, jeune combattant de luta livre d’une vingtaine d’années et élève de Marco Ruas, a publiquement défié Rickson Gracie. Selon les récits, Duarte demande plusieurs mois de préparation. Rickson, qui s’apprête à partir aux États-Unis, refuse d’attendre et vient le trouver sur la plage, entouré de ses proches, dont Renzo Gracie.
D’après les témoignages, Rickson gifle Duarte pour déclencher le combat. Les images montrent Rickson qui prend la montée et frappe jusqu’à l’abandon de Duarte. Des témoins affirment toutefois que des pratiquants de JJB sont intervenus pendant le combat. La vidéo, montée, servira ensuite à promouvoir le JJB aux États-Unis.
L’invasion de l’académie Gracie
Quelques jours plus tard, Duarte, qui juge le combat déloyal, se présente à l’académie Gracie avec plusieurs dizaines de pratiquants de luta livre. Certains auraient été armés, selon les témoignages.
Rickson est absent. Hélio Gracie, 74 ans, fait face au groupe. Dans une interview donnée en 2009 au magazine Tatame, Duarte raconte qu’Hélio a désamorcé la situation et négocié un nouveau combat. Cette deuxième confrontation a lieu devant l’académie. Rickson gagne à nouveau, et Duarte accepte cette fois le résultat.
1991 : le Desafio, JJB contre luta livre
En 1991, Wallid Ismail, alors ceinture marron, provoque la luta livre par une série d’articles. Le 26 septembre 1991, un événement baptisé « Desafio : Jiu-Jitsu vs Luta Livre » est organisé à Rio, avec trois combats :
- Wallid Ismail contre Eugênio Tadeu ;
- Murilo Bustamante contre Marcelo Mendes ;
- Fabio Gurgel contre Denilson Maia.
Le JJB remporte les trois. La défaite abîme durablement la réputation de la luta livre.
1997 : Pentagon Combat et l’émeute
Le point culminant de cette rivalité violente arrive le 27 septembre 1997, au Pentagon Combat. L’événement est financé par le cheikh Tahnoon bin Zayed, d’Abou Dhabi. Le combat principal oppose Renzo Gracie à Eugênio Tadeu, figure de la luta livre et coéquipier de Duarte.

La salle est divisée en deux camps, et la sécurité, réduite à quelques policiers, n’a aucune chance de tenir. Le combat est intense : Renzo prend le dessus sans parvenir à finir. Alors que les deux combattants luttent contre le grillage, Renzo reçoit un coup venu de l’extérieur de la cage. Quand il riposte, c’est le chaos.
Une émeute éclate. Des chaises volent, des spectateurs sont blessés, et des coups de feu auraient été tirés selon plusieurs témoignages. Le combat est déclaré sans décision. L’incident fait les gros titres au Brésil et passe sur CNN.
Les conséquences et l’émergence du MMA
L’interdiction du vale tudo
Après l’émeute, le maire de Rio de Janeiro interdit le vale tudo dans la ville. Pour la luta livre, qui trouvait dans ces événements une grande partie de sa visibilité, le coup est rude.
L’exode vers le JJB
Quand le MMA se professionnalise, dans les années 2000, les grandes équipes brésiliennes, comme la Brazilian Top Team, s’appuient sur le JJB pour le sol. Beaucoup de pratiquants de luta livre rejoignent des académies de JJB pour faire carrière en MMA. BJJ Heroes y voit aussi l’effet d’un manque d’organisation de la luta livre à cette époque.
Quelques combattants de luta livre se font un nom à l’international. Marco Ruas remporte l’UFC 7 en 1995, sous l’étiquette de son propre style, le « Ruas Vale Tudo », dont la luta livre n’est qu’une composante. Hugo Duarte, lui, perd en 43 secondes contre Tank Abbott à l’UFC 17, en 1998.
Le triomphe international du JJB
Pendant ce temps, le JJB se diffuse dans le monde entier. La famille Gracie, Rorion en tête aux États-Unis, se révèle très douée pour le faire connaître.

L’UFC, créé en 1993, sert de vitrine. Royce Gracie, plus léger que la plupart de ses adversaires, remporte trois des quatre premiers tournois. L’IBJJF, fondée en 2002, organise ensuite les compétitions internationales de JJB. Aucun combattant de MMA ne peut plus ignorer le JJB.
L’ironie du NoGi
Le retournement a quelque chose d’ironique : pour réussir en MMA, où le kimono n’existe pas, les jujiteiros ont dû développer un jeu sans kimono. Ce faisant, ils se sont rapprochés de ce que la luta livre faisait depuis le début.
Aujourd’hui : deux disciplines qui se rapprochent
De l’hostilité à la reconnaissance
Avec le temps, les deux disciplines ont appris à se respecter, et s’entraîner dans l’une et l’autre n’a plus rien d’exceptionnel. Le JJB a notamment adopté les clés de jambes que la luta livre avait toujours travaillées : clé de talon, clé de genou, kimura de cheville. Une partie du JJB les a longtemps regardées de haut, même si la lignée d’Oswaldo Fadda s’en était fait une spécialité. Elles sont aujourd’hui centrales en NoGi, avec des entrées comme l’Imanari roll. En compétition IBJJF, la clé de talon reste réservée aux ceintures marron et noires adultes, en NoGi : voir les techniques interdites en compétition.
Même but, chemins différents
Les deux disciplines visent la même chose : la soumission. Ce qui change, c’est le chemin. Le JJB la prépare par la position : il contrôle d’abord, puis attaque depuis une base stable. La luta livre la saisit dès qu’elle se présente, quitte à attaquer depuis une position moins sûre.
Le JJB a aussi poussé le jeu de garde, le combat sur le dos, à un niveau qu’on ne trouve nulle part ailleurs. La luta livre, plus proche de la lutte, préfère les positions du dessus. Pour les amenées au sol, elle puise dans la lutte, le JJB davantage dans le judo.
Le renouveau de la luta livre
En 2017, la Confederação Brasileira de Luta Livre Esportiva est fondée pour structurer la discipline, avec un système de grades inspiré de celui du JJB. La luta livre s’est aussi implantée en Europe. En Allemagne, Daniel D’Dane l’introduit dès 1995 à Cologne. En France, Nicolas Renier, ceinture noire de luta livre qui a disputé plusieurs éditions de l’ADCC, l’enseigne à Paris au sein de son club, NRFight. Aux États-Unis, une fédération, la USA Luta Livre Federation, la représente.
L’influence sur le MMA moderne
En MMA, la frontière entre les deux s’est largement effacée : la plupart des combattants pratiquent un grappling qui emprunte au JJB, à la luta livre, à la lutte et au sambo. Certains ont un passé en luta livre, comme Marco Ruas, ou l’Anglais Darren Till, qui y a obtenu une ceinture violette au Brésil. Le grappling NoGi qu’on voit aujourd’hui à l’ADCC est l’héritier des deux.
Conclusion
Le JJB et la luta livre sont deux disciplines sœurs, qui ont grandi dans l’ombre l’une de l’autre et ont transformé leur concurrence en conflit social. Il a débordé sur les plages, dans les académies et dans les salles de Rio. L’émeute du Pentagon Combat, en 1997, a mis fin à la violence, mais elle a aussi porté à la luta livre un coup dont elle ne s’est jamais tout à fait remise.
Le JJB, porté par les Gracie et par l’UFC, est devenu un phénomène mondial. La luta livre est restée plus confidentielle. Le bilan n’est pourtant pas celui d’une victoire de l’une sur l’autre : ses clés de jambes et son approche sans kimono ont façonné le grappling NoGi, et le JJB, en s’adaptant au MMA, s’est rapproché de ce qu’elle proposait depuis le début.
La lignée du club. Murilo Bustamante, vainqueur de Marcelo Mendes lors du Desafio de 1991, appartient à la lignée de la Musō Jiu-Jitsu Académie : Carlos et Hélio Gracie (Gracie Jiu-Jitsu) ; Carlson Gracie (Carlson Gracie Academy), qui l’a promu ceinture noire ; Murilo Bustamante lui-même (Brazilian Top Team) ; Betinho Correia, son élève à la Brazilian Top Team, qui a remis sa ceinture noire à Olivier Millier en 2011 ; Olivier Millier (Hybrid Team), professeur d’Alexandre Revire, qui enseigne au club.
Sources
- BJJ Heroes : The Biggest Rivalry in Martial Arts History, BJJ vs Luta Livre
- Wikipédia (en) : Luta Livre
- Wikipédia (en) : Euclydes Hatem
- Wikipédia (en) : Mitsuyo Maeda
- BJJEE : The development of Luta Livre and Vale Tudo in Brazil
- Bloody Elbow : The riot over Renzo Gracie vs Eugenio Tadeu
- Sherdog : Pentagon Combat, the riot that got MMA banned in Rio
- Wikipédia (en) : Wallid Ismail (le Desafio de 1991)
- Wikipédia (en) : Rolls Gracie
- Wikipédia (en) : UFC 17
- ESPN : Darren Till au Brésil
- BJJEE : Luta Livre au NR Fight Club de Paris
- Betinho Correia, compte Instagram officiel
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