Kosen Judo et JJB : pourquoi ils se ressemblent autant

kosen judo,kosen judo jjb

Le Kosen Judo, ce judo presque oublié, ressemble étrangement au JJB : garde tirée, ne-waza prolongé, clés de jambes, sankaku-jime. Retour sur le judo qui partage bien plus qu’un ancêtre commun avec le jiu-jitsu brésilien.

Le Kosen Judo, c’est ce style de judo presque oublié qui ressemble étrangement au JJB. On tire la garde, on enchaîne au sol, les clés de jambes sont autorisées, les combats peuvent durer. Pas un hasard. Retour sur le judo qui partage beaucoup plus qu’un ancêtre commun avec le jiu-jitsu brésilien.


Le judo que personne ne montre

Quand on parle de judo aujourd’hui, on pense projections, ippon, format olympique. Combat debout, sol expédié en quelques secondes, arbitre qui relève les pratiquants dès qu’ils s’éternisent. C’est le judo Kodokan moderne, celui des règles IJF.

Le Kosen Judo (高專柔道) fait à peu près l’inverse. Combat sans limite de temps, ne-waza largement favorisé, possibilité de se laisser tomber au sol pour entraîner l’adversaire (autrement dit, tirer la garde). Pour un pratiquant de JJB qui regarderait un combat Kosen pour la première fois, l’impression est nette : ce n’est pas le judo qu’on connaît, c’est presque du jiu-jitsu.

Et pourtant c’est bien du judo. Historiquement, c’est même un judo plus ancien que celui qu’on pratique en compétition fédérale aujourd’hui.


D’où ça sort

L’histoire commence autour de 1900. Le Kodokan de Jigoro Kano monte en puissance et bat à peu près toutes les écoles de jiu-jitsu traditionnel qu’il croise. Une école résiste : le Fusen-ryu de Mataemon Tanabe.

Quand les judokas du Kodokan affrontent les pratiquants de Tanabe, ils prennent une correction. Pas debout. Tanabe esquive le tachi-waza et amène systématiquement le combat au sol, où il enchaîne les soumissions. Kano fait ce qu’il a toujours fait avec les écoles efficaces : il les intègre. Tanabe est invité à enseigner le ne-waza au Kodokan.

À partir de là, le judo absorbe une grande part du combat au sol. Et certaines écoles vont prendre cette dimension très au sérieux. Dès 1898, les lycées techniques japonais (les kōtō senmon gakkō, abrégés en kōsen) commencent à organiser leurs propres tournois. Le Kosen Taikai, championnat annuel inter-écoles, sera officialisé en 1914 et durera jusqu’en 1944.

Pourquoi ces lycées privilégient le sol ? Une raison pratique : c’est plus rapide à former. Un étudiant moyennement athlétique met des années à devenir compétent en projections. Au sol, en quelques mois, il peut tenir tête à un adversaire physiquement supérieur. Pour des compétitions par équipes où chaque match compte, le calcul est vite fait.


Les règles qui changent tout

Le règlement Kosen, c’est là que la ressemblance avec le JJB se voit. Les combats commencent debout, comme en judo classique. Mais à partir de là :

  • Le judoka peut se laisser tomber sur le dos pour amener l’adversaire au sol. La technique s’appelle hikkikomi. C’est la garde tirée du JJB.
  • Pas de limite de temps. Le match dure jusqu’à la décision.
  • Les clés de jambes sont autorisées, ce qui n’est plus le cas en judo moderne.
  • La victoire se fait par étranglement, clé articulaire ou immobilisation de 30 secondes (contre 20 en judo Kodokan moderne), typiquement obtenue par Tate-Shiho-Gatame, l’équivalent de la position montée en JJB.
  • En cas d’égalité technique, le match peut se terminer par un nul. Ce qui pousse les compétiteurs à perfectionner leurs positions de contrôle plutôt qu’à finir à tout prix.

Avec ce règlement, les pratiquants Kosen ont développé un répertoire qui, vu de l’extérieur, ressemble énormément à celui du JJB d’aujourd’hui : attaques de la position en tortue, retournements, étranglements latéraux et triangulaires (le sankaku-jime, ancêtre du triangle), clés de bras, clés de jambes.

En 1925, Kano réforme les règles du judo de compétition pour rééquilibrer debout et sol. Il craignait que le judo ne devienne uniquement une lutte au sol. Il a quand même explicitement laissé les écoles Kosen continuer avec leurs règles. Pour lui, perdre cette spécialisation aurait été dommage.


La connexion brésilienne

Mitsuyo Maeda, le judoka qui a enseigné à Carlos Gracie, est formé au Kodokan dans les années où Tanabe transmet son ne-waza. Il fait partie de cette génération de judokas qui ont profité de l’absorption du combat au sol par le judo. Quand il part en tournée mondiale en 1904, c’est un spécialiste du sol. Il pèse 70 kg et a vite compris que les projections ne sont pas son meilleur outil contre des lutteurs ou des boxeurs plus lourds.

Maeda n’était pas formellement un compétiteur Kosen. Mais le judo qu’il pratiquait, et surtout celui qu’il a transmis aux Gracie, était fortement orienté sol. La dimension Kosen, sol prolongé, soumissions, garde, contrôle, il la portait avec lui. Le reste, c’est l’histoire racontée dans notre timeline complète de l’histoire du JJB : Carlos Gracie, son frère Hélio, l’adaptation, les Vale Tudo, l’UFC 1.

Selon plusieurs analystes du judo historique, Kano envoyait ses meilleurs spécialistes du ne-waza à l’étranger pour rééquilibrer le judo japonais vers le tachi-waza. Maeda fait partie du lot. En se débarrassant de ses spécialistes du sol, le Kodokan a donc semé l’ADN technique du Kosen partout dans le monde, sauf au Japon où il restait cantonné aux universités.

Il y a aussi un pont vivant entre les deux disciplines : Yuki Nakai, élève d’Hirata Kanae (l’un des derniers grands représentants du Kosen Judo japonais, mort en 1998), est devenu la première ceinture noire de jiu-jitsu brésilien au Japon. Il enseigne aujourd’hui en mélangeant les deux traditions.


Ce qui les rapproche techniquement

Côté technique, les recoupements sont nombreux :

  • La garde comme position de combat valide, pas comme position défensive subie.
  • Le sankaku-jime (triangle), qui s’est développé dans le Kosen avant d’être popularisé par le JJB.
  • Les clés de bras : armbar et kimura ont leurs racines techniques dans le ne-waza japonais.
  • Les attaques contre la tortue, position défensive très étudiée dans les deux disciplines.
  • Les clés de jambes, autorisées dans les deux règlements (avec des nuances en compétition JJB selon les grades et les fédérations, voir notre article sur les soumissions les plus courantes en compétition).
  • La logique de contrôle progressif : on ne cherche pas la finition immédiate, on construit la position dominante.

C’est cette même approche qui structure aujourd’hui le travail au sol qu’on enseigne en JJB dès la ceinture blanche.


Là où ils divergent quand même

Pas pour autant la même discipline.

Le système de scoring n’a rien à voir. Le Kosen reste fidèle au judo : ippon ou nul, point. Le JJB a développé un système de points hiérarchisés (renversement, passage de garde, montée, dos…) qui structure des combats de durée fixée.

Le kimono est différent. Judogi ample et lourd côté Kosen, gi BJJ plus ajusté avec revers renforcés. Conséquence directe : les prises de col du judo et celles du JJB ne fonctionnent pas pareil.

Le système de grades suit deux logiques opposées. Côté judo et donc Kosen, le système Kyu/Dan progresse selon les standards du Kodokan. Côté JJB, cinq ceintures adultes (blanche, bleue, violette, marron, noire) qui demandent en moyenne dix à quinze ans pour atteindre le niveau noir.

Et la culture de la compétition aussi. Le Kosen Judo est depuis l’origine un sport d’équipe inter-universitaire : on ne se bat pas pour soi mais pour son école, et on accepte de se faire étrangler plutôt qu’abandonner pour ne pas plomber son équipe. Le JJB est plus individuel, même s’il existe des classements par académie.

Pour une comparaison plus large entre les deux disciplines, notre article dédié à JJB vs Judo creuse les différences en détail.


Le Kosen n’a jamais vraiment voyagé

Pendant que le judo Kodokan partait conquérir le monde (démonstrations à la Maison-Blanche dès 1903, fédérations dans des dizaines de pays, entrée aux Jeux Olympiques de Tokyo en 1964), le Kosen est resté chez lui.

C’est d’abord structurel. Le Kosen n’a jamais été pensé comme un système exportable. Il est attaché à un cadre scolaire japonais très spécifique : d’abord les lycées techniques, puis les sept universités impériales. Pas d’institution centrale comme le Kodokan, pas de réseau de dojos affiliés, pas de programme d’enseignement standardisé pour l’étranger. Le Kosen n’est pas une école au sens institutionnel. C’est un règlement de compétition appliqué dans un cercle universitaire fermé.

C’est aussi politique. Kano lui-même n’a jamais cherché à promouvoir le Kosen à l’international. Le judo qu’il voulait exporter passait par les projections : plus spectaculaires, plus identifiables, plus en phase avec son projet pédagogique. Les spécialistes du sol étaient soit absorbés dans le Kodokan, soit envoyés ailleurs.

Et il y a l’olympisme. Pour intégrer les JO de 1964, il fallait un règlement compatible avec le format télévisé : combats courts, victoire claire, spectacle visible pour un public non initié. Le Kosen, sans limite de temps, axé sur le sol, ouvert au match nul, c’était l’opposé exact de ce cahier des charges. À partir de là, « le judo » pour le grand public mondial, c’est définitivement le Kodokan version IJF.

Résultat : pendant des décennies, le Kosen a survécu dans une niche universitaire japonaise pratiquement inconnue hors du pays. Sept universités appliquent depuis 1952 les règles Kosen dans une compétition annuelle, le Nanatei Jūdō (七帝柔道), aussi appelé Shichitei Jūdō : Tokyo, Kyoto, Tohoku, Kyushu, Hokkaido, Osaka et Nagoya. Kyoto domine historiquement le classement. Quelques cercles d’initiés perpétuent la pratique en dehors de ce circuit, mais rien à l’échelle d’un sport diffusé.

D’où le paradoxe : un Européen qui s’intéresse aux arts martiaux a probablement entendu parler du judo, du JJB, du sambo, parfois du jiu-jitsu traditionnel. Du Kosen, rarement. Pourtant, techniquement, c’est sans doute la pratique la plus proche du JJB qui existe aujourd’hui. La curiosité historique des grapplers a fini par enclencher une redécouverte ces dernières années, souvent via de vieilles vidéos d’entraînement où les jiujiteiros reconnaissent immédiatement leurs propres positions.


Ce qu’on en retient

Quand on dit que le JJB descend du judo, c’est techniquement vrai mais un peu réducteur. Le JJB descend d’une certaine pratique du judo : celle qui mettait l’accent sur le ne-waza, qui acceptait la garde tirée, qui prenait le temps au sol. Cette pratique a un nom, Kosen. Elle existe toujours. Elle a juste très peu voyagé.

Le Kosen Judo n’est ni un proto-JJB ni un cousin éloigné. C’est une branche parallèle qui a continué à faire évoluer le combat au sol selon ses propres règles, dans son cadre universitaire japonais, pendant que le judo Kodokan partait à l’international et que le JJB inventait son langage au Brésil.

Vous pratiquez le judo et le travail au sol vous attire ? Découvrez notre page Judokas, bienvenue au JJB : prolongement du judo d’avant-guerre, ne-waza long, et une main tendue aux clubs de judo de Clermont-Ferrand qui souhaitent nous inviter à présenter le JJB dans leur dojo.


Sources


Articles connexes

Avatar de Alexandre

Écrit par

Groupe d'étudiants en JJB

Prêt à commencer votre parcours en JJB ?

À la Musō Jiu-jitsu Académie de Clermont-Ferrand, nous privilégions la technique sur la force, la sécurité sur l’ego, et la progression régulière sur les résultats rapides.

Cours d’essai 100% gratuit • Sans engagement • Débutants bienvenus